24 avril 1978, 11 heure du matin, un an et demi après sa présentation à la presse, la Lagonda Serie 2 est enfin « livrée » à ses premiers clients, Lady et Lord Tavistock. L’événement est de taille, la voiture est un engin digne d’un film de science fiction, et elle annonce le renouveau tant attendu d’Aston Martin, la presse a donc été conviée à la cérémonie. La centaine de journalistes regroupés ne sera pas déçue : après une longue attente la voiture la plus chère et la plus avant-gardiste au monde fait son apparition devant les caméras… sur la remorque d’un camion. Depuis la veille, elle est immobilisée par un bug d’un de ces circuits électroniques, qu’aucun des technicien n’a réussi à résoudre. L’histoire commençait bien.

Le développement chaotique du premier tableau de bord digital

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Avant-gardiste par sa ligne, la Lagonda l’était aussi par sa planche de bord : elle était la toute première voiture de série à proposer un tableau de bord digital. L’idée venait du patron de la marque, Peter Sprague, qui au début de la décennie avait été président de l’entreprise californienne National Semiconductor : « la voiture avait un look incroyablement moderne, pourquoi ne pas l’équiper d’un système de contrôle par ordinateur entièrement informatique, et la faire ainsi entrer définitivement dans le 20e siècle ? C’était une excellente idée – mais que nous avons peut-être eu 15 à 20 ans trop tôt » se souvient Peter Sprague pour le magazine des membres de l’Aston Martin Owner’s Club of North America.

Il continue : « Mike Loasby [l'ingénieur en charge de la Lagonda, NDBG] est venu à National Semiconductor en Californie, et est tombé amoureux des touches tactiles des ascenseurs ». Il contacta par la suite une entreprise anglaise fabricant ce genre de composants, Fotherby Willis, qui fut chargée de concevoir le tableau de bord de la Lagonda. Mais après avoir réalisé pour le salon d’Earls Court 1976, où la voiture fut dévoilée, un vrai-faux habitacle avec une électronique donnant l’illusion de fonctionner, l’entreprise subit des difficultés financières, et Aston Martin décida alors de confier la tache aux étudiants du Cranfield Institute. Ce qui, bien sur, s’avérera être une idée désastreuse.

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La première planche de bord de la Lagonda était en avance sur son temps, à défaut d’être élégante.

« Nous avons sélectionné comme micro-ordinateur le circuit imprimé IMP-16 de National Semiconducor » se remémore Peter Sprague. « Il coutait environ 1400 $. Tous les affichages devaient être coordonnés par un boitier centralisé. La capacité de calcul de l’ordinateur qu’il contenait n’était qu’une infime fraction de celle d’un Palm Pilot. Nous l’avions programmé à une époque où Apple lançait son premier ordinateur, et nous avons rencontrés plus d’une difficulté […] Entre autres, nous avons appris que l’environnement d’une automobile est bien plus difficile que celui d’un avion militaire moderne. Tout est sensé fonctionné immédiatement à des température comprises entre -30 et 60°C ».

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Les contraintes liées à l’automobile ne seront en fait jamais comprises par le Cranfield Institute, ce qui entrainera un retard de deux ans de la phase de conception de la voiture. Il se dit que le seul tableau de bord aurait engloutit à lui seul quatre fois le budget de développement de la Lagonda… Trop volumineux, l’équipement ne rentrait pas dans le coffre,et il fallut disposer une partie de l’électronique sous les sièges arrière. L’ingénieur David Morgan raconte, dans le livre Aston Martin : Power, Beauty and Soul, écrit par David Dowsey, les errements des modèles de pré-série : « durant les premiers essais [le siège] décida de se déplacer par lui même le plus près qu’il lui était possible du volant. [La voiture] soulevait et abaissait également un de ses deux phares de sa propre volonté ! ». Aston décida alors intelligemment de changer encore une fois son fusil d’épaule et de confier la finalisation de l’électronique à une entreprise texane spécialisé dans l’instrumentation aérienne, Javelina Corporation. Son président, Brian Refoy, raconte dans le magazine Hemmings Motor News que « tout le système était un cauchemar. Le package électronique développé par Cranfield pesait 80 kg. Il y avait 300 paires de cables courant entre le panneau d’instrumentation et les sièges arrières, sous lesquels étaient placés les ordinateurs. » Tout fut repensé à partir d’une feuille blanche en 45 jours.

1978, instrumentation à LED et commandes tactiles

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Finition encore plus somptueuse pour cette version revisitée par Tickford.

Voici pour l’histoire du développement hasardeux du premier tableau de bord digital. Quant à son utilisation, laissons la parole aux journalistes de l’époque.

Motor Sport essaye la Lagonda en 1982 : « s’installer pour la première fois dans la siège du conducteur est une expérience intimidante, tant les contrôles ne ressemblent à ceux d’aucune autre voiture. Le volant de faible diamètre, couvert de cuir et mono-branche, est flanqué de deux panneaux supportant pas moins de 17 touches tactiles, 3 rhéostats rotatifs, et un levier coulissant. Au dessus de ces panneaux, un grand tableau de bord noir et vide, derrière une plaque de plexiglas, et au delà, le capot disparaissant au loin. Sur la portière, un autre panneau contenant 14 autres interrupteurs – le passager n’en dispose que de 10 de son côté. Un tour de clé, et l’espace vide commence à prendre vie, alors que les afficheurs digitaux enregistrent l’état des différentes fonctions. »

« […] Le régime moteur est affiché en large chiffres rouges en haut à gauche du panneau d’instrumentation, juste en-dessous. de l’indicateur de vitesse. Actionner le levier de vitesse […] déclenche l’agitation de l’affichage alors que l’écran de contrôle lumineux enregistre la position du sélecteur. »

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« [… Après quelques kilomètres] les boutons et l’affichage digital deviennent familier, la colonne de cinq nombres sur la droite indiquent le pourcentage d’essence restante, la pression d’huile, la température d’huile, la température d’eau et la température ambiante (intérieur ou extérieure, au choix) équilibre les deux plus gros nombres affichés à gauche, avec l’heure, la distance parcourue, et le voltage de la batterie au centre, avec les indicateur de feux allumés, et le rapport de boite enclenché. »

« […] nous commençons à trouver l’intensité des indicateurs digitaux trop lumineuse pour une conduite confortable de nuit. Pas de problème, sur la panneau de droite, un rhéostat permet au conducteur de réduire l’intensité de l’affichage, alors qu’au dessus de son genou gauche, un autre rhéostat permet de réduire, ou d’éteindre la lampe qui illumine le tableau de bord et les commandes par le dessus ; de façon plutôt surprenante, les interrupteurs ne sont pas éclairés par derrière. En pressant la touche “eso“ (essential services only) on peut encore réduire l’interférence avec les affichages, en éteignant tous les écrans, à l’exception du compteur de vitesse, de l’horloge, et de la jauge d’essence. Si n’importe lequel des autres afficheurs atteint un seuil critique, la commande eso est passée outre et celui-ci s’illumine.»

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Le panneau des portières commande les sièges, qui disposent de 3 mémoires – une autre première. Toutes les commandes tactiles sont à membrane.

Comme on pouvait s’y attendre, le journaliste anglais n’est pas très critique, notant juste un affichage du niveau d’essence erratique. Lorsque les américains de Road & Track mettent la main sur une Lagonda en 1984, ils se montrent un tantinet plus objectifs. « Soyez préparés à un facteur des plus intimidants au moment de s’asseoir pour la première fois derrière le volant. Vous êtes accueillis par des afficheurs électroniques qui éblouiraient même un pilote de navette spatiale. Tout est digital, et à la place d’interrupteurs conventionnels à presser, à tourner, ou à basculer, la Lagonda dispose de touches tactiles sur les portions quasi-horizontales du panneau d’instrumentation. Touchez un point et les phares s’allument. Touchez en un autre qui indique “bonnet“ et le capot est déverrouillé. Une autre zone passe l’affichage des unités anglo-saxones au système métrique. Et quand tout cela cesse d’être un jeu pour devenir une gigantesque surcharge sensorielle de données, vous apprécierez la touche “eso“, signifiant Essential Instruments Only. Elle éteint tout, à l’exception du compteur de vitesse. Cependant, en cas de problème, l’écran ou le temoin lumineux approprié s’illumine. Toute cette sorcellerie électronique nécessite un temps d’adaptation, et plus d’un conducteur mentionne qu’il a, en balayant par inadvertance la planche de bord de la main, activé ou désactive certaines commandes. Au moins, les écrans ne vous parlent pas ! »

La même année, Peter McKay, de la publication australienne Modern Motor est plus critique. « La Lagonda fait beaucoup parler pour sa technologie de pointe, mais pour les mauvaises raisons. Le “clavier“ tactile n’est guère plus qu’un gadget. Les touches tactiles sont délimités par des cercles blancs du diamètre d’une pièce d’un cent. Problème, ces cercles sont trop petits et trop rapprochés, et comme ils ne sont pas rétro-éclairés, impossibles à lire de nuit. Un bouton ou une commande que les doigts pourraient sentir seraient une amélioration.

Ces commandes contrôlent bien des choses – l’éclairage, le capot, le klaxon (au choix, un discret pour la ville ou un plus strident pour la campagne). De même, le conducteur peut afficher la température ambiante (intérieure ou extérieure) et choisir d’afficher la vitesse en mph ou en km/h.

L’instrumentation est lisible, mais probablement pas plus complète que celle d’une familiale japonaise bien équipée. Et il faut le dire : nos amis Orientaux sont plus doués. L’affichage est souvent difficile – comprenez impossible – à décrypter en plein soleil.

Et puis il y a le système d’auto-vérrouillage. Son objectif est de sécuriser automatiquement la voiture pour prévenir d’une intrusion non autorisée à bord. Environ 20 secondes après que le conducteur ait coupé le contact – clac – les portes se verrouillent sans avertir. Très bien en théorie, mais potentiellement embarrassant si le système s’active lorsque la clé est restée sur le contact alors que tous les occupants sont sortis de la voiture. Mais cela ne peut pas arriver, me direz-vous. Ah ouais ? Dites donc cela aux propriétaires de Lagonda qui ont du rentrer chez eux pour chercher la clé de rechange. »

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Quand ça ne fonctionne plus : une solution douteuse pour remplacer les touches tactiles sur cette Lagonda en vente aux USA.

Des tubes cathodiques pour encore plus d’ennuis

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En 1984, le tableau de bord à LED est remplacé, essentiellement pour des raisons de couts de fabrication, par une nouvelle instrumentation encore plus futuriste : les compteurs font cette fois appel à 3 tubes cathodiques. Oui, 3 petites télévisions carrées de 5 pouces. C’est encore une fois Javalina qui s’occupe de l’électronique, alors que les écrans sont fournis par Clinton Electronics. Ceux-ci ont été initialement conçus pour équiper le cockpit de l’avion de chasse McDonell Douglas F-15 Eagle, et sont réputés incassables.

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Adieu la disgracieuse casquette de l’immense tableau de bord à LED.

Un synthétiseur vocal équipe désormais la voiture pour prévenir son conducteur de l’ouverture d’une portière, d’un niveau d’essence faible et autres alertes de la sorte. Signe des temps, il est disponible en anglais (britannique ou américain, au choix), en allemand, en français, mais aussi en arabe – les pays du Golf étant un des principal marché de la Lagonda. Les touche tactiles furent remplacées par une série de petits boutons basculants bien plus pratiques, alors que le volant mono-branche laisse sa place à celui à deux branches des coupés Aston Martin V8 contemporains. Manque de chance, les écrans ne seront pas plus lisibles au soleil, et, surtout, la planche de bord sera encore moins fiable que celle qu’elle remplace.

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David Dillow, ingénieur électrique pour le département Aston Martin Works Service témoigne dans le magazine Octane « Ces écrans sont  ni plus ni moins que des mini-télévisions, et ils soufrent du même type de problèmes que les [anciennes] télés que vous aviez à la maison. Si le voltage de la batterie fluctue – ce qui arrive lorsque vous allumez les phares, par exemple – l’image saute, et des choses comme le calage vertical peuvent se bloquer sur une mauvaise position. Ces écrans étaient mis en place à l’usine avant l’installation du pare-brise, et ajuster les réglages par la suite est un vrai cauchemar ». Ajoutez à cela qu’ils fonctionnent à une tension de 3000 volts, et on comprendra aisément pourquoi le département Works propose aujourd’hui de les remplacer par des écrans plats modernes à LED à basse-tension, et même, comme il l’a fait pour certains clients, par une instrumentation classique, avec des compteurs à aiguille d’Aston V8. Hérésie ?

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Rationalisation et affichage fluorescent : sur le tard, la fin des ennuis

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Sortie en 1985, la Lagonda Serie 3 se démarquait par son moteur à injection électronique. Elle reprend la planche de bord à tubes cathodiques, avant de recevoir une toute nouvelle planche de bord à affichage fluorescent – comme votre bonne vieille chaine Hi-Fi – qui était devenu la norme en matière de tableaux de bords digitaux, devenus très à la mode dans les années 1980. Les panneaux horizontaux encadrant le volant disparaissent au profit d’une très classique planche avec commandes sous forme de disgracieux boutons-pressoirs. Elle sera ré-utilisée sur l’éphémère Lagonda Serie 4 (1987-90, 98 exemplaires), à la carrosserie entièrement redessinée. Originale, peut-être, au standards de l’automobile, mais bien fade par rapport à ses devancières, non ?

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Contrairement aux apparences, la Lagonda série 4 ne partage pas un seul panneau de carrosserie avec ses devancières.

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A propos de l'auteur

Yan Alexandre Damasiewicz
Rédacteur en Chef

Après avoir crée le Blenheim Gang en 2003 avec Paul Reynolds, Yan Alexandre est tout naturellement devenu journaliste, spécialisé dans la culture automobile. Enfin, pas si naturellement que ça, puisqu'il a passé quelques années de sa vie à s'occuper de sites internet en agence, avant de changer d'orientation. Aujourd'hui il collabore régulièrement aux magazines GQ, Intersection, Evo & Octane. Ses passe-temps préférés ? Traverser l'Europe au volant de sa BMW 1600ti de 1967 et rêver aux voitures les plus improbables qu'il pourrait acheter...

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