Entre 1966 et 1969, des milliers de petits groupes garages se lancent dans la musique psychédélique.
Certains le font parce qu’ils prennent du LSD et veulent partager avec le reste du monde leurs expériences incroyables et d’autres le font pour des raisons plus commerciales. Mais aujourd’hui, qu’importent leurs raisons, bonnes ou mauvaises, elles ont disparu dans les limbes et il ne nous reste que leurs galettes de vinyle pour juger.

C’est un des côtés plaisants du sixties punk : les jugements de valeurs autres que musicaux n’ont plus cours et je peux apprécier le plus commercial des boy’s band des années soixante pour la bonne et simple raison que je ne sais pas qu’il s’agit d’un boy’s band et qu’il y a une grosse fuzz qui déboîte… !! Oui, je sais, c’est tordu et presque malhonnête pour les boy’s bands d’aujourd’hui mais, que voulez-vous, j’assume ma mauvaise foi et mon bon gout !

Dirty Filthy Mud The Forest Of Black :



Ce groupe, originaire de Oakland, Californie, dont le nom signifie à peu près « de la boue très très sale », n’a sorti qu’un seul et unique 45 tours en 1967. La face A, The Forest Of Black, présente tous les attributs d’un bon morceau psychédélique : des sons électroniques déjantés, une batterie pleine de roulements secs, une guitare rythmique un peu décalée, un solo d’orgue sans note, une basse prise de soudains accès de folie, une voix habitée par un extra-terrestre et des paroles clairement écrites et chantées sous LSD, le tout sur deux accords ! En faisant la liste, je m’aperçois qu’il manque quand même la wha-wha et la fuzz, dommage… mais ce morceau reste un des plus beaux témoignages de cette courte période hallucinée du début du psychédélisme : une musique totalement libre mais pas encore assez free pour devenir chiante !

Electric Prunes, Are You Loving Me More :



Les Electric Prunes sont, avec les Seeds, les Standells et les Sonics, un des plus grands groupes sixties punk. Ils ont produit cinq 33 tours et de nombreux 45. Certaines de leurs chansons sont même entrées dans les charts nationaux américains (I Had Too Much To Dream pour Noël 1966 et Get Me To The World On Time en 1967). Toute leur production est marquée par le fer rouge du psychédélisme puisqu’ils existèrent pendant cette courte période bénie des dieux de la musique, entre 1965 et 1969. Ils connurent de nombreux mouvements de personnel. On dit même que ce ne sont pas eux qui jouent sur leur 3e album, l’étonnant Mass in F Minor, une messe psychédélique sortie en 1968 dont le morceau Kyrie Eleison sera repris dans la bande son du film Easy Rider en 1969. Et on a raison de le dire, le groupe n’était pas au complet lors des séances d’enregistrement et, par exemple, c’est un requin de studio qui tient la guitare… Il est par ailleurs tout à fait établi que le producteur, possédant les droits sur le nom Electric Prunes, monta un autre groupe de toutes pièces pour les 2 derniers albums ! Malgré ces quelques tâches à leur réputation, les deux premiers albums des Electric Prunes n’en sont pas moins des monuments du garage-psyché avec ces effets sonores inventifs mêlés à un rock parfois énervé ou éthéré. Et leur Live à Stockholm enregistré le 14 décembre 1967, alors qu’ils assuraient la première partie du Jimi Hendrix Experience, prouve que les gaillards savaient y faire sur scène !
Are You Loving Me More est extrait de leur premier album, sorti en 1967, et sa structure étrange avec ces coupures et ces changements de rythme, sa production léchée, l’utilisation outrée de la chambre d’écho, la basse qui claque, l’orgue qui fait grincer les dents et la voix agressive en font un must du psychédélisme américain, comme un écho aux Pink Floyd passé à la moulinette garage.

Les 5 Gentlemen, LSD 25 Ou Les Métamorphoses De Margaret Steinway :



En France aussi il y eut quelques bons moments psychédéliques et pas uniquement en bande son des films soft-porn du début des années 70 ! Dès 1966, les 5 Gentlemen, originaires de Corse et basés à Marseille, sortent un 45 tours qui fait directement référence au LSD. Même si les paroles qui décrivent une fille sous trip sont plutôt une critique de la défonce à l’acide lysergique, la guitare fuzz et la rythmique appuyée font de ce titre un véritable morceau d’acid-rock de la meilleure facture.
Formés en 1965, leurs modèles sont les mods anglais pour le look et le garage américain pour la musique. Contrairement à bon nombre d’artistes français de l’époque et bien que leur premier 45 tours soit une reprise francisée du tube Cara-Lin des américains Strangelove, ils composent la plupart de leurs morceaux. Et ceux-ci sont largement à la hauteur de ceux composés par leurs contemporains anglo-saxons, LSD25 et Si Tu Reviens Chez Moi le prouvent sans faille. Ils feront un petit succès en France, en Allemagne et en Italie avec leur morceau Dis-nous Dylan en 1966 mais ce sera leur seul flirt avec le hit-parade. Leurs concerts au club l’Arsenal des Galères sur le Vieux-Port rameutent des foules de jeunes gens mais le succès national ne suivra malheureusement pas et le groupe se sépare en 1968 après avoir sorti quatre bons super-45 tours. Le guitariste, Claude Olmos, sera le seul à poursuivre une carrière musical et il finira dans Magma mais c’est une autre histoire qui m’intéresse moins !

Caretakers Of Deception, Cuttin’ Grass :



Des Caretakers Of Deception (quel nom !), on ne sait que trois choses :
1- Ils étaient basés à Los Angeles ;
2- Le compositeur des morceaux de leur unique 45 tours, sorti en 1967, s’appelle T. Jones ;
3- Ils sont à placer résolument dans la case « garage-freak » et si cette case n’existe pas, il faut la créer spécialement pour eux !
Dans le morceau Cuttin’ Grass, face A de leur 45 tours, la violence du garage et la folie du psyché sont regroupées en un seul objet musical non-identifié. L’orgue, avec ces montées dans les aigus, et la batterie, avec ces roulements incessants et insensés, sont totalement psychés. La guitare, avec ce son délicieusement brut et ce solo simpliste, la voix hargneuse et agressive, ainsi que l’approximation des coups de tambourin et de la production sont archétypaux du garage-rock le plus brutal. Le mélange des deux crée un morceau incroyable qui peut générer un rejet ou une adoption immédiate (choisis ton camp camarade !).
Les paroles éructées par le chanteur font froid dans le dos. En voici deux extraits représentatifs :
« It’s hard enough for me to see / when you’ve taken my eyes from me / thrown them in the filth on the street / you crush them on the floor ».
« if you think I’m really bad / take a look into my melted plastic brain / and run your fingers down my nerves / until you reach my soul / I’m cuttin’ grass / I feel alone ».
Totalement psychédélique, n’est-ce pas ?

Je m’aperçois qu’il y a encore de nombreux morceaux garage-psyché qui méritent de figurer sur le Blenheim Gang, alors à bientôt pour un second épisode !

A propos de l'auteur

Enfant, Regaloeb écoute Georges Brassens, Guy Béart et, surtout Charles Trenet. A 9-10 ans, il découvre les Beatles, les Beach Boys, les Kinks et les Who et il adore ! De mauvais choix esthétiques l'amènent ensuite à écouter Kiss mais heureusement pour lui, à l'été 1978, son grand frère va en vacances en Angleterre et il revient avec les Jam et les Buzzcocks ! Alors, c'est la folie punk/new wave/mods anglaise avec les Stranglers, les Undertones, Joe Jackson, Elvis Costello, XTC, les Lambrettas, Generation X, le grand retour du ska avec Madness, les Specials, les Selecters. Il y a aussi les Dogs, Edith Nylon, Marie et les Garçons, Ultraviolet, Oberkampf ou Métal Urbain pour le rock français. Mais trop rapidement, les années 80 naissantes laissent un goût amer avec toute cette daube-variétoche-électronique-danse-TOP50 comme Wham ou Dépeche Mode et le retour en force des horribles hard rockers avec AC/DC, Iron Maiden ou Europe. Regaloeb se tourne alors vers le 60's punk grâce aux premières compilations EVA. Depuis, à part quelques retours au monde moderne pour Blur, Nirvana, QOTSA ou les Libertines, il reste globalement bloqué entre 1964 et 1968 !

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