Early 90’s in Nice : dites 33, Alfa 33

Tout commence toujours par un coup de téléphone. On ne devrait jamais répondre au téléphone quand on a un mauvais pressentiment. Cette fois là, malgré la « non-envie » diffuse, j’ai décroché le combiné du téléphone PTT gris à cadran rotatif de l’appartement familial. Mon meilleur ami au téléphone, depuis Paris ou son père et lui-même sont montés pour acheter une voiture. Les choses commencent bien c’est une vente exclusivement composée d’Alfa Romeo « grande époque », entendez plutôt par là « mauvaise époque ». D’ordinaire pondéré et peu porté sur les hausses de tension intempestives, mon ami semble tout électrisé : « y’en a de partout mon vieux ! Des 33, des 75, des Alfetta, des GTV… Bon dieu c’est le paradis ! » (Phrase qui, a posteriori, si l’on y regarde bien, atteste somme toute d’un état psychologique douteux, je vous le concède aisément).
Bref, il m’annonce que son père vient de racheter une nouvelle Alfa Romeo pour remplacer sa défunte 75 1.6 « diva », dument pliée quelques semaines plus tôt sur la Promenade des Anglais. Il refuse de me dire, et c’est mauvais signe, quel est le modèle de la nouvelle acquisition, et me lâche juste un « on descend sur Nice avec, je passe te voir demain matin » quelque peu fébrile. Peste, on va encore bien rigoler : en effet, le père de mon ami est aussi l’ami d’enfance de mon père. Ce dernier, alfaphobe notoire (un dur, un tatoué), ne se prive pas de plaisanter sur les déviances du premier, avec son penchant pour les « vieilleries milanaises ». Pour la petite histoire, Solo senior, adepte du modernisme, roulait alors dans une des premières R19 16S livrées en France, une auto qui en démodait pas mal d’autres à l’époque, on l’a un peu oublié.
Chose promise, chose due, le lendemain en fin de matinée, alors que je révise mes partiels au baby-foot du bar d’en bas, un tonitruant et grotesque klaxon deux tons perturbe brutalement ma concentration et me fait louper une « gamelle ».

Punaise, c’est bien lui !? Mais ?! Re-punaise, une alfa 33, et ni stradale, ni v8 celle là. J’avoue ma déception, je m’attendais à une des rares et fantasmatiques (à l’époque) 164 QV, voire à l’emblématique et sulfureuse 75 « 3 litres »… Mais mon ami tempère tout de suite ma déception par des arguments de poids : c’est une Quadrifoglio Verde… Remarquez faudrait être aveugle pour pas s’en apercevoir, vu le nombre de trèfles verts qui badgent l’auto. Ouais. Bof….Enfin elle marche « du feu de dieu » parait il, alors une fois la déception passée je condescends à un tour sur la grande corniche, pour valider les prétentions divines de la dite cavalerie.
Une fois à l’intérieur je me détends : un peu toc, mais assez chic, jolis sièges (trop petits pour un non-napolitain), joli volant, bref l’ambiance est pimpante, clinquante comme seuls les italiens savaient le faire, avec le logo alfa fièrement tatoué PARTOUT et sur le moindre accessoire de l’habitacle, sur le clic des ceintures de sécurité, sur les déflecteurs en plexi des vitres avant, sur l’allume cigare…délicieux détail que ceux qui ont connu cette époque n’ont pas oublié.
Démarrage. Enfin… pompage frénétique sur l’accélérateur, ratatouillage, effluves de super plombé, puis enfin démarrage…
…Ouhla, ça sonne clair ! Impossible de décrire ce claironnement métallique invraisemblable qu’était le bruit du boxer alfa : je résumerais pragmatiquement, en reconnaissant qu’il suffisait au vendeur de démarrer le boxer pour embobiner l’acheteur.
Bref, nous voilà partis, accompagnés par ce feulement disproportionné par rapport à la taille de la bagnole et notre vitesse minime…ça commence bien.

Feu rouge Avenue des Diables Bleus / boulevard Saint Roch : ligne de départ non matérialisée de notre circuit, la Grande Corniche. Ralenti bancal : pof, patapom pof pof patapom pof…Hum ça va démarrer cet engin ? Le feu passe au vert, gaz ! Les roues cirent sur 20 mètres en première et 20 autres en seconde, c’est l’apocalypse (amitiés à jojo, du camion pizza situé au bord du parapet, qui a du jeter quelques pizza sentant trop l’essence et le Pirelli, ce jour là)
Mon dieu… je dois avouer que suis resté très con : montée en régime furieuse et interminable ponctuée de bruyants retours de flammes et d’un hurlement d’apocalypse, tantôt rauque, tantôt cristallin, tantôt soie & velours tantôt cuir & métal (voire caoutchouc, mais plutôt brulé). Nous avons passé la première courbe au bout de la longue ligne droite, à la corde, deux roues sur le trottoir comme le veut la tradition, à une vitesse des plus réjouissantes… Réjouissances vite stoppées (contrairement à la voiture) par le freinage pour aborder le gauche serré suivant : euh, pourquoi on ralentit si peu ? Ah, on va passer, si ça passe c’est beau, oh, on est passés.
La frayeur passée, arrive le secteur sinueux qui monte à l’observatoire : le moteur semble toujours vouloir s’arracher de la voiture tant il pousse et hurle… Et si lui pousse toujours droit devant, on ne peut en dire autant du reste : la voiture elle, se tortille dans tous les sens, c’est assez terrifiant… On passe le « S » de l’observatoire en vrac total, tout droit à l’entrée puis en travers à la sortie (nous étions jeunes nous étions beaux, nous étions fougueux), manquant de poser l’auto sur un parapet qui traversa imprudemment au moment inopportun…

Passage discret au col des 4 chemins, ou les autochtones à l’époque, accoutumés, ne tournaient guère la tête pour moins qu’une Bizzarini 5300, puis interminable accélération dans la montée de saint Michel : au bout, le célèbre « S », juge de paix de nos autos et de nos attributs masculins. Il est en effet de bon ton de le passer à plus de 100, après avoir pris 100 mètres plus tôt la trajectoire, à contre-sens au ras du mur de rocher. (Record ? 105 en corsa « kit-solo », 115 en punto GT, 120 en Subaru/164Q4…et…euh…hum… 95 en 365BB). Le hurlement du boxer raisonna contre la falaise…on a bien du passer à 110, mais l’aiguille du compteur tremblait trop pour valider le record. J’ai vu le parapet extérieur de très prés : ça freine pas, ça tourne pas mais pute borgne, ça envoie du bois pour un moulin à café !
Petite pose au belvédère qui domine Eze, en haut du parcours : capot ouvert, on jette un œil au moulin à café en question, pas si mal que ça : 1.7, deux doubles dell’orto, il ne paye pas de mine, n’a pas le look du bialbero, les puristes de l’époque lui refusent le statut d’Alfa Romeo… mais tudieu il se défend bien…
À vrai dire ces autos étaient sévèrement démodées par les nouvelles tractions (Clio 16S en particulier) mais ce mélange de charme kitsch et de vapeurs d’essence avait quelque chose d’attachant et un peu « fin de race », en 1992, époque charnière ou les catalyseurs et l’électronique commençaient à nous envahir… On a ce jour là, à cet instant là, mon ami & moi, compris vaguement qu’il fallait garder des souvenirs des voitures d’avant celles qui allaient arriver : un beau GTV6 d’occasion valait 15.000 francs à l’époque, et « jupettes » et « balladurettes » n’avaient pas encore exterminé ces reliques 70-80 qui pullulaient dans les parcs d’occasion : Alfetta, Beta, Giulietta…

Mais trêve de philosophie, on remonte dans la voiture, les (légères) portières claquent, et on repart. Tradition locale, les retours s’effectuent voyant de réserve allumé, mais tambour battant : on double un bus dans la fausse plaine, néglige le policier municipal gesticulant à l’arrêt du dit bus…et voici l’ultime descente avant le feu rouge des Diables Bleus, hum, c’est vrai que le son est joli mais pourquoi reste il à 5000 en seconde ? Et pourquoi pompe-t-il frénétiquement sur la pédale de frein en me regardant avec son air niais ? Et cette odeur de plaquettes qui se superpose à celle d’essence mal brulée ?
L’accouchement de cette nouvelle couillonnade du commando fada fut d’une sublime limpidité :
- 100 mètres plus bas le feu qui passe au rouge
- La pédale de frein scotchée au plancher
- L’impossibilité de régler ça au frein à main, qui agit sur les roues avant…
Et nous avons grillé le feu rouge, l’air dégagé, oh, pas bien vite, 50, peut être 70, le boxer hurlant en seconde mais n’offrant aucun frein-moteur, trajectoire sinusoïdale pour éviter les indigènes, transperçant de part en part le carrefour, Hollywood-style, pour finir un peu plus loin devant le garage familial, sous le regard comme toujours affligé et résigné de Solo Senior, auquel nous avons répondu par un sourire béat.
Épilogue : quelques années plus tard, la 33 1.7 a atteint, sans entretien ni la plus élémentaire vidange, 300.000 km. Nous avons gardé le boxer en souvenir, il sert de table basse dans le garage de mon meilleur ami, qui, rangé des voitures après une longue série de R11 Turbo, GT Turbo, Clio Williams …reparle enfin d’acheter une auto digne de ce nom et bazarder sa berline diesel. Forza, OP, ne te dégonfles pas, on est encore vivants.
texte : N. Solo









Illustrer un article sur les 33 par des RHD… l’honneur est sauf.
Un délice, comme d’habitude !
J’adore ! mais sur les 33, le frein à main agit sur les tambours arrières…
super le commentaire on si croiraient
benoit
Énorme une fois de plus
J’ai fini la série des “early 90s in Nice”, je suis triste…
Quelle plume Mr Solo!
Une époque révolue que je n’ai pu vivre qu’à travers la bouche de mes oncles et père à la forte odeur de 205 rally, Ducati (ils étaient assez moto) et autres Simca finition “épave”…
Merci!
sensations tip/top exactes:j’ai la même! On s’y croirait.Je parle de la 33.