Early 90’s in Nice : AX mode d’emploi

Nous aurions pu nous méfier.
Nous aurions DU nous méfier.
Il est arrivé au volant d’une Citroën BX 14 tzs (ou trs, tgs , je ne sais plus…) .
Il a garé cette BX blanche flambant neuve au milieu de nos voitures, en est descendu prestement sans prêter la moindre attention à cette fine fleur des autos fashion des early nineties alignées comme à la parade.
Il y avait là entre autres “must have” un GT turbo “Phase 2″ (nuance de la plus extrême importance à l’époque), la R19 16S de votre serviteur (humm, en fait elle était à mon père mais ne le répétez pas), une sublime alfa 75 1.6 (rarissime série spéciale “diva”)…et cet avorton les a snobées, jetant juste un regard enamouré en arrière vers la BX, son visage juvénile et barbu illuminé d’un sourire auto satisfait, alors que la Citroën se mettait au repos dans un “pschitt ” caractéristique.
Garer cette chose grotesque au milieu de l’aréopage de nos intercepteurs personnels…Pour une entrée en matière, on pouvait difficilement faire plus vexant.
La bx, disais je, achevait de s’étaler mollement sur le chemin, que nous passions déjà à l’apéritif.
A l’époque, le must était d’avoir une petite amie dont les parents possédaient une villa sur les collines surplombant Nice: la multitude de chemins vicinaux qui s’y entrelacent dans une jungle que nous surnommions le “mekong” était un terrain de jeu fantasmatique pour nous autres rallymen des bacs à sables…et y avoir un point d’attache fournissait le prétexte de rouler à tout va.
J’étais parmi ces privilégiés: outre sa blondeur et ses équipements de sécurité de série (double airbag en particulier) ma petite amie de l’époque avait le bon goût d’habiter dans les parages de Saint Pancrace, hameau surplombant la Baie des Anges.
Ses parents n’étaient jamais là, le jardin était spacieux, la route qui menait à sa maison, serpentant autour d’un canal de la compagnie de l’eau, était somptueuse, et déserte.
Bref pour faire court, nous avons investi les lieux et pris nos habitudes.
L’apéritif en était une, et ce soir là il y avait donc un nouveau, coopté certes, mais tout de même , de là à arriver en BX !
La glace fut cependant vite rompue, enfin disons plutôt qu’elle a fondu dans les verres de maker’s mark, notre bourbon favori. L’homme était barbu mais sympathique, je le reconnais volontiers.
Questionné sur son destrier chevronné, il nous régala d’une tirade hallucinante sur les vertus de la suspension hydropneumatique, confort, tenue de route… Il en vint à l’ergonomie: les satellites commodos étaient l’avenir et nos précieux volants MOMO le faisait pouffer: un volant digne de ce nom, ça n’a qu’une branche.
Remarquant nos regards acerbes, vexé, il en rajouta bravement une couche: il était d’une famille citroëniste de père en fils, pouvait le prouver (en exhibant ses armoiries?) et comble du comble sa famille avait une concession dans un bourg de l’arrière pays.
Nous ne pensions qu’à surbaisser au ras du bitume nos bagnoles par les expédients les plus farfelus, et ce type nous vantait les mérites d’une suspension qui permet d’augmenter la hauteur de caisse. Un vrai choc culturel.
La soirée se termina sur notre habituelle course poursuite entre amis sur le fameux et tortueux “Chemin du Génie”, il s’y prêta de bonne grâce, puis disparu, distancé à coup de freins à main fumants : à l’époque nous “cablions ” à tout propos, à toutes occasions.
Revenu sur le peloton après le dernier lacet, il lui fallait maintenant franchir le Pont du Génie, dont la fin était marquée par deux énormes cubes de béton marquant le gabarit limité en largeur: sorti au frein à main du dernier lacet je tire rupteur 7200 sur la 2eme, fixe l’horizon…Ouf ça passe !
Derrière moi le ronflement sourd du “devil” groupe N libre : mon ami en “GT turbo” est passé aussi.
Le troisième larron dans le rétro doit composer avec le gabarit de l’alfa 75, le bruit de roulement sur les lattes de bois qui couvrent la piste métallique du pont est assourdissant et se superpose au hurlement du bialbero 1600 double carbus…Et ouf ! C’est en vrac mais la grosse alfa est passée .
La BX arrive plein tube….Et freine pile. Arrêtés sur le terre plein nous restons scotchés de rire : Le voilà qui roule au pas pour franchir les deux bornes, sa petite amie a sorti la tête par la fenêtre passager pour lui faire la manœuvre : “j’ai pas le gabarit de la BX en tête, elle est à mon père et d’habitude je roule avec l’AX de ma mère” nous lance t-il avec une candeur désarmante.
Au moins l’hydraulique ça freine bien, lui lance notre spécialiste de la vanne foireuse…
C’était un hérétique, mais il était sympathique ce type…Tellement sympathique que nous avons collégialement décidé de l’emmener avec nous le plus souvent possible. Nous n’étions pas conscients à l’époque que cela allait entrainer sa perte.
Les premiers symptômes de la terrible maladie se firent jour à une bourse d’échanges, au musée de l’automobile de Mougins, mais nous n’avons pas su les déceler. Avec du recul nous aurions pu comprendre. Nous aurions du comprendre.
Ce jour là nous avons donc embarqué dans mon Opel Corsa (mon père ayant refusé de me prêter la 19 16S), Corsa qui n’était encore à l’époque qu’une 1.2S maquillée /re-motorisée en 1300GT nantie d’un carburateur double corps de Kadett 1.6S et de sa pipe d’admission.
Notre ami barbu y fut embarqué à son corps défendant, nous lui avions interdit de nous suivre avec l’AX blanche de sa mère, pour des questions de standing.
Direction l’autoroute…Direction l’autoroute disais je, à 4 dans la corsa, votre serviteur au volant, vitesse de croisière en 4eme (j’avais jeté la boite 5 au profit d’une boite 4 ultra courte de corsa 1000 4cv), 130-150 (decibels)…Et après quelques minutes de conduite reposante, chassant les manants de la file de gauche grâce à de furieux appels de phares (ampoules de 100 watts plus deux longue portée contrefaçons de Hella achetés à Vintimille )… Nous arrivons au musée de l’auto à Mougins.
C’est là que tout a basculé: le discours de notre ami est devenu progressivement incohérent: il me couvre de louanges sur le bruit du moteur Opel (c’est vrai le 1300 Opel faisait un bruit évoquant le boxer Alfasud, je l’avoue), et commence à parler de “faire respirer l’AX” (cette appropriation de nos expressions idiomatiques aurait du nous alerter d’ailleurs)…Or, quand, perplexes et rieurs, nous l’avons vu considérer avec suspicion ce mégaphone inox de scrambler à vendre sur un stand de pièces Harley, nous n’avons pas fait le rapprochement.
Nous aurions DU faire le rapprochement, surtout quand après une négociation acharnée le vendeur accepta de lui céder l’objet pour la modique somme de 500frs, probablement pour se débarrasser au plus vite de cet hurluberlu.
Notre hurluberlu d’ami se tourne alors vers moi (pourquoi moi?), et en m’interrogeant sur son habituel ton comico-laconique, il lâche une phrase devenue culte: “Tu crois que ça se monte sur l’AX?”
Quelques jours plus tard, le téléphone familial sonne (pas de portables à l’époque…quel bonheur).
Une après midi grise, au sujet de laquelle j’avais opéré un radical arbitrage: derrick + canapé au lieu de amphi + droit civil.
A l’autre bout du fil mon ami est sous pression il jubile, il me répète six fois de passer le voir d’urgence, il a quelque chose à me montrer. Je saute dans ma Corsa et fonce. Le temps d’arracher un bout de l’antenne de CB dans un mini-tunnel et j’arrive dans son quartier, un lotissement chic d’une colline niçoise.
Sur le parking au milieu de l’alignement de berlines bourgeoises, une spectacle affolant: une AX blanche encerclée de cambouis, le sol, gras, parsemé d’outils plus adaptés à la plomberie qu’à la mécanique: clé anglaise, maillet, poste à souder… deux jambes en bermuda à carreaux dépassent sous le pare choc arrière.
Seulement deux jambes? non ! il y a bien autre chose qui dépasse du bouclier sauvagement découpé à la scie égoïne (idéal pour le plastique)
UN MEGAPHONE !
texte : N. Solo









Génialissime !!! A quand le livre ?