Thomas Julien et Alasdair on participé au Blenheim Carburetor Rehab Run 2013 au volant d’une BMW 316 E30. Voici le récit d’une course qui a failli s’achever, pour eux, au bout de 5 km.

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Mercredi, minuit et demie. Desert Shit est garée en warning sous un lampadaire à l’entrée de Mont-Dore, la course est déjà finie. Tandis qu’Alasdair se roule sous la voiture « parce-qu’il doit forcément il y avoir une solution »,  je me demande quand la course avait vraiment commencé, comme pour me consoler qu’elle n’ait duré que 15 kilomètres et deux pannes immobilisantes. Etait-ce il y a plus d’un an, lors des réunions de mises au point du règlement, lors de l’élaboration de notre cahier des charges « propulsion pour les donuts / rustique pour la fiabilité / 4 places pour pouvoir dormir », quand Pierre avait dégainé le premier en achetant sa Mercedes, quand nous étions allé voir des CX pourries, quand je suis tombé en panne 4 fois le même soir en revenant du boulot, ou lors des samedis mécaniques passés à évaluer les dégâts…

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Un enthousiaste « j’ai trouvé un truc, on peut accrocher le moteur là, je suis sûr, viens voir ! » me sort de ma torpeur.

Comment en sommes nous arrivés là ? Dès le kilomètre 6 une vibration inquiétante s’est faite sentir dans le plancher. Puisque l’on perd la ligne d’échappement tous les 3 jours, et que ça ne nous était pas arrivé depuis une bonne semaine, le coupable semblait tout trouvé. Sauf que, vérification faite, ligne n’a rien à se reprocher. La vibration et le bruit sourd continuent de nous abrutir. C’est alors que le témoin d’alternateur s’allume. On ne sait toujours pas pourquoi ça vibre, et un second problème se profile…

On s’arrête pour jeter un œil sous le capot. Le ventilateur est écrasé contre le carter du radiateur. Ça aussi, c’est habituel, sauf que cette fois-ci la courroie d’accessoire s’est désintégrée. Heureusement, l’ancienne est encore dans le coffre – où viennent prendre place les morceaux du carter. Ce qui nous inquiète c’est que l’on n’a maintenant plus de courroie de rechange. À la prochaine rupture, il faudra jeter l’éponge. Alasdair redémarre, les vibrations sont toujours présentes. On redescend, on rouvre le capot et cette-fois, on comprend : les deux supports moteurs sont déchiquetés, le moteur est tombé au fond du compartiment, posé sur la crémaillère de direction. On appelle l’organisation « le moteur est par terre, ça se présente mal ».

On ne va quand même pas s’arrêter là : à l’aide d’une sangle, de quelques acrobaties et de pas mal de transpiration on arrive à remettre le moteur là où il est sensé être placé. Rien à perdre : on repart. 5 km plus loin, les vibrations recommencent. 3 de plus et nous voici de nouveau garés, sous un lampadaire, histoire de ne rien rater de notre malheur. Le moteur étant incliné, il glisse invariablement de ses supports. Le remettre en place toutes les 10 bornes alors qu’il y en a 3000 au programme semble difficilement viable. Nouveau coup de fil à l’organisation « ça n’a pas marché, on s’est arrêté. Cette fois c’est vraiment mal barré ».  S’il ne tient pas en place, autant retenir le moteur avec les sangles que l’on a dans le coffre, en l’accrochant à ce que l’on peu coté passager pour qu’il arrête de glisser coté conducteur.

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On peut toujours rêver… Mais Alasdair passe tout de même 20 minutes sous l’auto avant de lancer son fameux « viens voir, j’ai trouvé un truc, on peut accrocher le moteur là, je suis sûr, viens voir ! ». Je passe sous l’auto, je ne vois toujours pas ce qu’il veut dire mais comme il a l’air sûr de son coup on remet le moteur en place, on accroche un bout de support moteur, puis on passe la sangle dans un trou de la joue d’aile et on fait un gros nœud comme à l’école de voile… Non sans avoir arraché la durite de lave glace avec la sangle et aspergé nos mains. On recommence (sans attraper le lave glace) et on repart, pour voir si cette fois ci ça tient plus de 5 bornes. Message à l’organisation « on a bricolé un autre truc, on va voir ». Alasdair conduit en essayant d’enrouler les virages tandis que je tente d’imaginer un itinéraire passant par les villes à traverser impérativement, puisqu’on a déjà oublié d’en photographier la moitié. L’aventure nous a déjà couté une heure, certains sont en train de sortir du département alors qu’on a coché moins de 10 villes. Les 5 premiers kilomètres se passent sans encombre, ainsi que les suivants. Chaque nouveau kilomètre parcouru est une victoire sur le sort : à ce stade on a surtout l’impression d’être des revenants, alors on se contente des maigres points que nous rapportent les quelques villes traversées.

Au bout d’une heure et demie, le dernier village du Puy de Dôme est avalé, l’occasion d’inverser les rôles entre nous et de préparer le parcours pour le département suivant. Apparemment nous ne sommes pas les seuls, puisque nous tombons sur les Double Double et leur microscopique Fiesta et les Wankel Wankers dans leur RX7. Malgré la pluie battante on sort leur raconter notre histoire, à moitié pour fanfaronner, à moitié pour se persuader qu’on est bel et bien repartis, sidérés d’être encore à peu près dans le peloton. On se plonge dans le roadbook.

C’est reparti pour une succession de panneaux au milieu d’une nuit aussi noire qu’humide au fin fond de l’Auvergne : 2 points pour Murant, 5 points pour le col de Curebourse, 2 points pour Lacapelle Barrès… Au loin des phares rouges, on s’en rapproche lentement mais sûrement. La RX-7, à 40 km/h. On se met à leur niveau et on ouvre la porte, vu que la vitre passager ne descend plus depuis des mois.

- Qu’est ce qui se passe les gars ?
- Rien, tout va bien.
- Pourquoi vous roulez à 40 alors, vous n’avez plus d’essence ? On a 20 litres dans le coffre si vous voulez !
- Non c’est bon, on est juste fatigués, on calme un peu le rythme.

On poursuit notre route, sciés d’avoir doublé quelqu’un. L’euphorie envahit subrepticement l’habitacle avant que la fatigue ne reprenne le pas, tandis que l’autoradio grandes ondes crachote des émissions dont on se fout éperdument. Au petit jeu des divers villages à traverser on se double et on se dédouble avec la Fiesta et la RX-7, quand on ne se croise pas. L’organisation prend de nos nouvelles par SMS et nous apprend qu’après avoir eu vent de nos déboires les deux joyeux drilles de la Volvo « Desert Fury » 142 ont fait demi-tour (et donc un détour d’une heure) pour revenir au premier check point et y laisser un support moteur qu’ils avaient d’avance, au cas où ça pourrait nous dépanner. L’espace d’un instant, sous une pluie battante et au milieu de nulle part, on se sent entourés. Deux heures plus tard, c’est notre tour de rejoindre le check-point, l’occasion de vérifier comment se porte notre bricolage. C’est reparti, la radio nous gratifie de la redif des grosses têtes, déjà entendues sur l’autoroute pour descendre à Clermont. Se taper pour la deuxième fois en 24h les flat jokes de Vincent Perrot, à fortiori dans un tel paysage, prend un tour surréaliste à défaut d’être amusant.

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La valse des villages et des départements se poursuit tandis que la nuit se fait de moins en moins noire. Ça doit être l’arrivée, promise pour 10h, qui approche. A 5h l’horizon vire au bleu clair, une nouvelle journée commence alors que la nôtre n’est pas encore terminée. Nous apprendrons à nos dépens que cette heure est sans merci, alors qu’on comptait sur un regain d’énergie une fois la nuit passée. J’en profite pour roupiller sur les notes, luxe que ne peut pas se permettre Alasdair qui conduit. Quand il tombe de fatigue je reprends les commandes, avec à peine plus de succès. Il est temps de faire une pause pour savoir où nous en sommes. La réponse se fait cinglante : à mi chemin, ou presque… Encore 4h de route au bas mot. On programme le GPS pour rallier directement l’arrivée, réponse non moins cinglante : 3h d’autoroute, qu’il est parfaitement hors de question de prendre vu notre état de fatigue. Au bout de 30 minutes à pester on repart avec comme objectif le 2e check-point, synonyme de petit déjeuner. Arrivés là, Yan nous apprend que certains ont 2h d’avance sur nous, d’autres presque autant de retard. Notre moteur parvient à glisser, certes, mais pas suffisamment pour que ça devienne inquiétant. Bon gré mal gré ce n’est pas si mal. On discute avec les organisateurs, logiquement aussi carbonisés que nous. La conversation allant bon train, nous revenons à la vie, à grand renfort de viennoiseries. Notre organisme se fait une raison : voilà une nuit qu’il ne reverra jamais. Apparemment la RX7 se serait retrouvée à court d’huile dès le milieu de la nuit mais ça roule encore. On rit de bon cœur, nos récentes turpitudes nous autorisant à sourire du malheur des autres.

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La route est encore longue, il est temps de repartir. Yan nous prend en photo et poste le cliché sur Facebook. Je doute qu’à 7h du matin cela génère des torrents de commentaires, mais pourquoi pas. À notre grande surprise les réactions ne se font pas attendre : les commentaires et les messages d’encouragement s’accumulent en continu. Contre toute attente cela nous regonfle le moral à bloc. Qui aurait cru qu’un « like » pouvait remplacer un support moteur ?

La chaleur de la journée recommence à s’installer, de même que le trafic. Au détour d’une station service je vois la Volvo garée n’importe comment et m’arrête. Ils ont séché le second check-point pour mieux se jeter sur des croissants 50 km plus loin. Hugo et Damien sont livides, nous commençons tous à avoir des tronches de zombies. Au mieux, nous seront à Lourdes à midi, ce qui ne fera jamais assez de sommeil. Alors autant prendre le temps d’en perdre. Nous n’ouvrons même plus le capot pour voir où en est le moteur, nous n’aurions de toute façon plus la force de le remettre en place, alors autant ne pas savoir. La suite est une longue litanie de villes trop chaudes, trop embouteillées, trop tout.

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Pendant que je conduis Alasdair appelle les agents BMW de la région à la recherche d’une courroie d’alternateur neuve, au cas où. Ils ne nous répondent même pas. Le salut viendra d’Autodistribution à Lourdes, qui ferme de midi à deux. Évidemment on arrive à 12h15. Il faut trouver un moyen d’attendre que ça ouvre, inutile de penser y retourner au saut du lit, et cette courroie est cruciale. On atterrit donc au Mc Do du centre ville, Alasdair combattant sa mauvaise humeur en jurant comme un charretier (rôle qui m’est habituellement dévolu), notre bon père de famille de voisin changeant progressivement de couleur au fur et à mesure des saillies de mon copilote. On ne sait vraiment plus ce qu’on fait, il est temps d’aller dormir. On part acheter quelles bananes, leur effet s’étant avéré miraculeux il est inconcevable d’attaquer la 2e nuit sans en avoir en quantité suffisante. On attrape la courroie (la dame nous fait même un prix, allez comprendre) et on part au gite Ecolorado où la plupart des autos attendent déjà bien sagement. On se trouve une piaule pas trop bondée et on se faxe dans nos sacs de couchage. Je regarde l’heure, il est 14h pile. Nous sommes partis la veille à 13h de chez Alasdair, cela fait donc 25h que nous roulons. L’orage éclate et les types dans la mezzanine ronflent, je m’en fous, je sombre.

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En revanche quand l’orage cesse un détail me revient : cette sangle ne tiendra jamais les 2000 km restants. Par contre nous en avons une dans le coffre qui pourrait faire l’affaire. Ce qui sous-entend qu’il faut retourner se rouler sous l’auto, sans la pluie tant qu’à faire. Me rendormir à 16h n’est pas mon fort, je me lève donc pour m’y atteler. Surprise, une sacré animation règne dehors : tout le monde papote, et nous faisons réellement connaissance avec les autres équipes. La veille nous étions un peu intimidés, mais désormais nous tous sommes conscients d’être embraqués dans la même galère. J’apprends qu’une CX s’est pris un arbre – finalement nous ne sommes pas les plus mal lotis. Pendant qu’ils essaient de refixer le capot à grands coups de marteau, Max me donne un coup de main pour changer la sangle contre un bon gros modèle de poids-lourd à cliquet. Si avec ça le moteur arrive à se refaire la belle, c’est qu’il est vraiment temps de rentrer en train. Alasdair émerge, il a dormi 5h (son temps normal), contre 2h pour moi (pas mon temps normal). Certains s’escriment à décorer leur caisse « joue la comme Jésus », nous faisons l’impasse pour mieux partir diner. Un orage à tout rompre éclate, et le temps d’atteindre le resto plus aucune voiture n’est décorée. Apparemment le Très Haut n’est pas d’humeur Pimp My Ride. Pour une fois je suis d’accord avec lui.

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Le 2e départ est donné sur le parking en face du gite, j’ai la pétoche. La veille dans le Massif Central nous avons vécu l’enfer, aujourd’hui on nous promet un aller-retour en traversant les Pyrénées sous une pluie battante avec en prime un désert au milieu…. Notre tour vient, Alasdair part en trombe. Les villages s’égrènent, nous tenons le rythme. Entre deux patelins je trompe mon ennui en cherchant des stations de radio écoutables, sans résultat. Ce sera donc de l’Eurodance espagnole à la sauce crachouillis – tout un programme. Nous sommes dans le peloton de tête, et s’il ne s’agit pas d’une course de vitesse, c’est appréciable de ne pas commencer l’étape avec 2 heures dans les dents comme la veille.

Du coup on ne lâche rien, tenant un rythme soutenu, doublant les équipages un à un. Un village pas photographié ? Tant pis, on trace. Alasdair me passe le volant à la frontière espagnole. Au premier virage je manque de me prendre une biche. A deuxième virage je manque de me prendre une biche. Je sens que ça va être long, l’Espagne. La Fuego, qui a quelques kilomètres d’avance, nous envoie un SMS : « barrage de police à l’entrée du village ». Mais où est ce village ? Les mosos nous donneront eux même la réponse à peine la question posée. Et merde. Papiers présentés, l’officier nous demande si nous sommes avec les deux illuminés qui viennent de passer. Je bénis la Fuego de nous avoir savonné la planche mais je pense aussi à la CX cartonnée qui se trouve juste derrière nous et qui devrait encore moins bien s’en sortir vu son état. CX qui redémarre en trombe, son pilote parlant un espagnol impeccable, ce qui apparemment compense un capot plus que perfectible.

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5 minutes plus tard nous repartons, gratifiés d’un « et bonné Rrroute », mais toute notre avance, qui était un peu notre mantra depuis 3 heures, est perdue. Je redouble les équipages un par un, et nous recommençons à empiler les bleds, tout en écoutant France Info, grâce à la magie des grandes ondes. Alors que la route redevient vallonnée, nous reconstituons mentalement l’ordre des voitures pour en arriver à la conclusion suivante : 1 Fuego, 2 nous. Tout le reste n’est que littérature, je VEUX passer le premier check-point en premier, pour conjurer le sort de la veille. Desert Shit fait merveille sur ces routes tortueuses et mal revêtues, et au bout de 45 minutes à un train d’enfer j’entrevois deux points rouges au loin. On engloutit la Fuego avant de poursuivre, tambour battant. Nous sommes les plus en avance, ou du moins les moins en retard. Nous jubilons : hier nous étions en perdition, aujourd’hui nous sommes devant. Puis un doute survient : mais où est la BX ? La réponse vient quelques kilomètres plus tard : elle est devant, garée, en warnings. L’instant suivant elle redémarre et 4 virages plus tard elle disparait, nous laissant tout simplement sur place. Renseignements pris plus tard, ils ne nous ont même pas vus : ils sont simplement repartis à leur rythme normal… Puisqu’ apparemment nous ne serons jamais premiers au check point, nous calmons un peu le rythme pour cruiser sur un air de techno marocaine – la magie des grandes ondes, toujours.

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Premier check-point de la nuit, nous sommes fiers comme un bar-tabac. A part la BX (et la Prélude qui arrive à être en avance sur l’organisation…) TOUT LE MONDE est derrière. L’enfer passé, nous bavardons avec tous ceux qui passent. Précisément, tous les autres ne font que passer alors que, sans nous en rendre compte, nous restons une heure au check-point, finissant par en être chassés par les organisateurs….

Le jour se lève, et l’heure maudite avec lui. La suite est la même descente aux enfers que la veille, en pire. La navigation devient calamiteuse, nous cherchons de l’essence comme des zombies, rien ne va plus. Un col à 5 points nous tend les bras, easy money, à 10 km à peine de la route la plus courte, pas de chance la suite est un enfer d’épingles durant 45 kilomètres. Je pique du nez, Alasdair aussi. Avant de concrétiser cette catastrophe pourtant si accessible nous nous arrêtons pour dormir. Alasdair s’endort instantanément, moi pas du tout. 30 minutes plus tard nous repartons alors que je commençais à m’assoupir. Autant la veille mon organisme m’avait fait crédit, autant là c’est la banqueroute. Je suis éreinté et chaque virage est un coup supplémentaire. J’ai l’estomac entre les dents, c’est la crise. Alasdair s’arrête toutes les 3 km pour que j’aille m’aérer, que je boive, que je mange, rien n’y fait. Cette route est sans fin, un supplice. 45 minutes plus tard, nous rejoignons le réseau « normal ». Nouvelle pause. Je suis hors d’état de nuire, Alasdair pas bien mieux. Conciliabule comme la veille, presque à la même heure : où en sommes nous ?

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La carte nous assène la même gifle que la veille : en plein milieu de la spéciale. Tirer tout droit au GPS raccourcirait, mais nous laisse tout de même à plus de 4 heures d’un lit et d’une douche. Les Bardenas sont à 100km. Je reste assis prostré sur un muret, de toute façon, je m’en fous. Radio SMS fonctionne à plein régime : la Volvo a des problèmes de carbu, ils ont 45 minutes de retard sur nous. La Fiesta arrive, s’arrête à coté de nous, par réflexe grégaire. Ils ont échappé de justesse à une panne sèche et sont translucides de fatigue. Décidément tout le monde est logé à la même enseigne. Pourtant, comme la veille discuter me sort de mon marasme, et je reviens à la vie. Par SMS, Yan nous informe que malgré un risque de pluie qui empêcherait toute circulation dans les Bardenas, le désert est praticable, et que le 4×4 Hyundai d’organisation décide de s’y risquer. Nous avons déjà parcouru 1800 bornes, il en reste 100 pour y être nous aussi. Nous mourrons de fatigue s’il le faut, mais nous verrons ce putain de désert. Nous n’avons pas fait tout ça pour rien !

Le temps que la Volvo arrive, nous montons nos roues terre, ce qui sous entend de vider intégralement le coffre plein à ras bord. Les 2h suivantes se font tambour battant avec la 240 et la Fiesta. Le désert est là, tout proche, nous sommes survoltés. L’Alfa 75 nous attend avant le désert. L’organisation nous envoie un SMS pour nous indiquer où se trouve son entrée.  Je m’étais laissé dire qu’un désert ne pouvait pas se louper, apparemment, si.

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Enfin, le panneau « Bardenas Reales » apparait, accompagné des précautions d’usage : rouler à 30, ne pas sortir des sentiers sous peine de s’embourber, de ruiner ce qui reste une réserve naturelle, ou encore de se retrouver dans le viseur d’un avion de chasse – l’endroit étant aussi une base d’entrainement de l’OTAN. Le désert s’offre donc à nous, recouvert de coquelicots. Ça non plus je ne m’y attendais pas. Cependant les fleurs laissent très rapidement le champ libre à un paysage aride. Ce n’est pas pour rien que des westerns étaient tournés ici : si ça n’est pas Monument Valley, ça y ressemble tout de même pas mal. Au loin un F18 balance des bombes sur un char en carton, ambiance. Les pluies récentes ont tout inondé, ce désert étant argileux et non sableux. On commence à entrevoir des flaques, puis de vrais gués. La Fiesta passe tellement fort qu’on croit la voir ricocher sous les regards ébahis des membres d’un quelconque club des Land Roveux climatisés. La 75 et Desert Shit se jettent sur toutes les ornières qui se présentent, c’est à qui se mettra le plus de boue sur le toit.

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Une (mal)saine émulation s’installe, on se marre comme des gosses qui sauteraient à pieds joints dans toutes les flaques. La Fiesta compense sa taille ridicule par une témérité sans faille, alors que l’échappement de la Volvo se libère un peu plus à chaque gué franchi. Rapidement, nous rejoignons le Hyundaï d’organisation, c’est la séquence vidéo. Chacun présente son profil photogénique, puis s’en est déjà fini : le désert est terminé. Enfin l’heure de dîner et de prendre une douche. Alors que je demande à Pierre à quelle distance est le gite, il éclate de rire en me répondant « à 3 heures de route ! ». Je ris aussi. Jusqu’à ce que je découvre que ça n’est pas une blague. Qu’à cela ne tienne, nous prenons un bout d’autoroute et c’est parti, Alasdair récupérant la fatigue accumulée pendant la matinée que j’ai passée à regarder mes pompes pour ne pas vomir. La Volvo suit mais plus la Fiesta. Je ralentis, 110, 100, 90, 80 km/h, toujours pas de Fiesta… Où sont ils ? La réponse ici…

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Le trajet retour s’expédie à bon rythme, désormais l’objectif est de dormir. Desert Shit m’impressionne, cette roturière série 3, plus bas de gamme possible de l’époque, 27 ans et 215 000km plus tard avale les virages comme si c’était pour rigoler, au point qu’on sème les autochtones dans leurs autos modernes. Derrière nous la Volvo suit, imperturbable. Pour gagner du temps nous laissons les roues terre en place. Tant qu’il ne pleut pas, tout va bien. Sur la fin la Volvo s’arrête pour boire une bière, alors que nous partons directement nous coucher, du moins si le GPS arrête de nous envoyer n’importe où, à commencer par des chemins impraticables. On finit par croiser le cortège qu’on ne peut pas suivre faute de demi-tour. Le demi-tour s’effectue là où on avait laissé la Volvo, je fulmine, s’ils me sèment c’est mon plumard pourtant si proche qui s’envole. Cette fois-ci plus de « bon rythme » qui tienne, je mets tout-ce-qu-il-y-a, imprimant un rythme déchainé à Desert Shit en me disant que je calmerai le jeu quand les freins faneront. Et c’est là la surprise : Desert Shit ne sourcillera pas un instant alors qu’on avale 15 km de montagne à un rythme qu’on hésiterait à imposer à la Z3 pendant une Coupe des Alpes. Certes, en s’arrêtant, ça sent le cochon grillé mais à aucun moment elle ne nous lâchera. Sans nous en rendre compte sur le moment, c’est là le principal fait de gloire qui fera que l’on refusera de la vendre en rentrant. Le Hyundai naguère blanc nous emmène jusqu’au gite, précisément via le chemin impraticable que nous avons refusé de prendre 20 minutes plus tôt en insultant copieusement notre GPS…

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Je me jette dans le premier lit qui traine sans me doucher ou même me laver les dents, il s’agit de parer au plus urgent : dormir. Tout le monde se couche, je balance une blague, personne ne rigole : je suis le seul à ne pas m’être endormi instantanément. 3h30 plus tard, mon réveille sonne, déjà. C’est presque le double de la veille, hauts les cœurs. Dehors il pleut, il faut donc impérativement changer les roues pour remettre les « bonnes ». Alasdair se lève avec son air de Droopy qui est passé sous un camion, je préfère ne pas savoir quelle tête j’ai, c’est probablement pire. En sortant nous croisons Quartic qui arrive à peine avec la CX encore intacte.  Pierre vient nous donner un coup de main, les roues sont changées en 10 minutes, il est temps de diner.

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La soupe de légumes est accueillie sous un triomphe, les pâtes trop cuites font un tabac. L’ambiance est à la rigolade, le run n’est pas fini, mais tout le monde à conscience des épreuves traversées pour arriver à cette fameuse soupe qui a un gout de victoire pour chacun. Alexandre m’explique le fin mot de l’histoire du niveau d’huile sur la RX7, on se fout de la Prelude qui fait la course en mode « rallye casse croute ». Ça fait du bien de reprendre des rapports sociaux normaux et, l’espace d’un diner, de ne plus vivre en chauve-souris. Yan remet les roadbooks. Le départ de la dernière étape étant libre, un tiers d’entre nous repart directement se coucher. Avec l’équipage de la Volvo, de la Fuego et de la Fiesta nous décidons de faire cause commune. A commencer par le roadbook que l’on prépare intégralement ensemble avant de partir – la navigation étant systématiquement un enfer une fois la fatigue accumulée le lendemain matin. Nous repartons tous les quatre. La pluie n’a pas diminué, et le brouillard s’est installé en bonus. Les villes s’accumulent, encore. La radio crachote, encore. Notre organisation ne fonctionne pas trop mal mais les inextricables patelins l’érodent immanquablement, et d’un groupe de 4 nous finissons à 4 groupes de 1.

Nous improvisons un check-point pour nous rassembler, la Fiesta a définitivement disparu des écrans radars, la Fuego s’arrête pour réparer un cardan qui semble avoir très modérément apprécié les gué de la veille (enfin, de la matinée). La radio crachote la redif des grosses têtes – ça faisait longtemps. A 3h je prends définitivement le volant, au milieu de l’orage. Alasdair sombre dans un sommeil pas forcément réparateur. Je me mets à mimer tous les gestes de la Volvo : la Volvo bifurque, je bifurque, la Volvo prend un panneau en photo, je prends un panneau en photo. Je parcours inlassablement la bande des grandes ondes à la recherche de quelque chose à écouter, sans trouver rarement mieux qu’une demi-chanson, ce qui me permet de rester éveillé. Il tombe des cordes, je bénis les essuie-glaces neufs et l’éclairage pas si merdique. Cependant vers 5h la fatigue me rattrape également, suivi de près par la Volvo qui s’arrête dans une entrée d’usine pour piquer un somme. N’ayant pas envie de me faire réveiller par un camion de livraison une heure plus tard je préfère aller m’échouer quelque part dans la pinède. De toute façon l’heure maudite approche et je n’ai pas envie de la subir une 3e fois.

Elle se passera donc en dormant et en dormant autant que nécessaire, désormais arriver tôt n’est plus une priorité, au contraire. Le mieux serait d’arriver suffisamment tard pour aller diner directement sans être tenté d’aller faire une sieste destructrice. Couchés 6h, levés 7h : une heure de sommeil qui me fait un bien fou. Alasdair émerge progressivement. Radio SMS nous informe sur les positions : la Fuego est à peine derrière, la Volvo à peine devant. Avant de convenir d’un regroupement, nous tombons sur un check-point avec près de la moitié des participants : tous ceux qui ont pris le départ la veille au soir sans aller dormir. Tout le monde est d’accord pour aller prendre le petit déjeuner avec vue sur la mer (d’autant qu’il ne pleut plus), ce sera Lacanau. Une bonne heure à refaire le monde pour en arriver à la conclusion suivante : les caisseux sont infréquentables mais les surfeurs sont pires. Philosophie et gaufres cartonneuses donc. Dès lors le run sera un long fleuve tranquille : oublier de prendre des panneaux en photo, taper l’annonce pour Desert Shit sur Le Bon Coin avec le smartphone d’Alasdair (qui nous rapportera deux appels et donc la victoire à ce défi), s’arrêter refaire la membrane de carbu de la Volvo au chatterton…

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Le bac pour traverser l’estuaire passe toutes les heures et demie,  l’organisation décide de laisser celui de 14h qui va être difficile à attraper pour prendre celui de 15h30. Le dernier défi nous demandant de spotter des voitures dessinées par Robert Opron nous partons à la chasse d’une XM par ci, errer dans un quartier à la recherche de Renault Express par là. Le tout en pure perte, les autorités compétentes nous refusant ces deux modèles, faisant fi de Wikipedia. Arrivé au bac tout le monde est désœuvré, l’un demande à l’autre d’essayer sa voiture, s’en suit un vaste open-bar automobile sur fond de bières tièdes et de salades de thon dégueu. Tout le monde essaie la caisse de tout le monde, ce qui est aussi l’occasion de voir passer sa voiture sans être dedans : en observant Desert Shit de l’extérieur, nous comprenons pourquoi tout le monde nous disait qu’elle traine par terre. Les amortisseurs arrières sont atomisés, elle s’affaisse effectivement dès qu’on démarre un peu fort. Encore une information que nous préférons avoir eue après. Je découvre le coté bicyclette de la Fiesta, l’inconduisibilité totale de la Volvo, qui est un tank, le brio de la 75 et de son échappement « simplifié », le coté jeu vidéo qui sait tout faire de la Celica.

Le bac arrive, Desert Shit tourne comme une patate mais nous ne nous appesantissons pas : nous traversons et récupérons nos mobil homes. Dans celui du « politburo » s’organise déjà le prochain run, qui, fidèle à notre habitude, sera intégralement remanié dès le lendemain. Nous sabrons le champagne sur le capot de Desert Shit pour marquer le coup et partons diner, sur un air entrainant de Carly Rae Jepsen, dûment choisi dans la playlist de Pierre. Le soir, les trophées seront remis, la Celica remportant le timbale. Nous terminons 6e, une belle remontée après avoir stagné à la 9e place les deux jours précédents. Mais l’essentiel n’était pas là : 3 jours plus tôt nous étions en warnings sous un lampadaire et le simple fait d’avoir atteint Royan vaut tout l’or du monde.

Le lendemain matin c’est déjà l’heure de rentrer. Avant de partir je fais un check-up par acquis de conscience pour découvrir que le volet de strater s’est refermé partiellement, probablement l’avant-veille, dans le désert. Cela fait donc 1000 km que nous roulons avec. Même avec une auto qui tourne de nouveau rond, le retour est bien fade et laborieux. Desert Shit commence d’ailleurs à nous taper sérieusement sur le système. Le temps de rentrer, décision est prise de la bazarder. Alasdair rédige l’annonce le lendemain même.

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Finalement, une semaine plus tard je la prendrai pour aller bosser, principalement pour la déplacer. Ce sera la révélation : d’accord ce n’est pas la voiture la plus brillante du monde et elle est dans un état peu engageant, mais elle n’en reste pas moins amusante, communicative, voire même rapide. Elle ne nous a jamais lâchés, alors retournons-lui la politesse. De ce jour elle deviendra mon daily, la sangle ne cédant sa place à de vrais supports moteurs que deux mois plus tard…

Yeepee Kah Yeah, Mother Fucker !

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Thomas Julien
Rédacteur

A 4 ans quand un médecin lui demanda ce que c’était en lui montrant un losange, Thomas Julien répondit promptement « ça c’est Renault ! ». L’homme de l’art en conclut curieusement qu’il était guéri, alors que le mal ne faisait qu’empirer. Bien des années plus tard, après quelques Alfa Romeo garées dans le décor, c’est en motocycliste convaincu qu’il se présenta au Blenheim Gang, ne devant son salut qu’au seul fait d’y être arrivé en Maserati Biturbo. Comme on pouvait le craindre au contact de cet aréopage interlope il y développa de nouvelles pathologies : l’architecture, la photographie, voire même les montres. Ces lubies le menant à sa perte financière aussi joyeusement qu’inéluctablement vous le trouverez du lundi au vendredi dans un avion ou une salle de réunion déguisé en ingénieur, en train de concevoir ce qui se passe sous votre capot. Parce qu’il n’y a pas que les voitures dans la vie.

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