LE MANS
Le Circuit des 24 Heures. Une boucle de 13,6 kilomètres de vitesse pure. 80 ans de légende et d’aventure humaine. Et un film : Le Mans.
When you’re racing, it’s life. Anything that happens before or after is just waiting.
Michael Delaney (Steve McQueen) reprend le volant un an après avoir frôlé la mort dans le virage de Maison Blanche et doit surmonter ses démons pour vaincre Erich Stahler (Siegfried Rauch), son meilleur ennemi sur la piste. Une histoire d’hommes, de vrais durs, de dévoreurs d’asphalte volontiers philosophes entre deux relais. On passera sur la banalité du scénario car l’intérêt du film n’est pas là, même McQueen fait le minimum dans le rôle du pilote ténébreux, comme s’il essayait de ne pas nous détourner de l’essentiel : la course.
Car c’est bien elle le personnage principal de ce film. Inspiré par Grand Prix de John Frankenheimer, McQueen voulait que Le Mans soit le plus grand film automobile de tous les temps. A tel point qu’il a longtemps refusé l’idée même d’un scénario. Les personnages devaient tous êtres secondaires et s’effacer pour laisser vivre à l’écran la plus célèbre course du monde.
C’est le succès de Bullitt, premier film produit par sa société Solar Productions, qui lui donne la crédibilité suffisante pour lever 6 millions de dollars auprès de CBS. Une somme confortable pour l’époque, amplement suffisante pour mener à bien son projet : filmer les 24 Heures de l’intérieur, sur site, pendant l’édition de 1970, avec les meilleures voitures de courses de l’époque et les meilleurs pilotes. Un défi technique et logistique ambitieux et très prometteur sur le papier.
Malheureusement pour McQueen rien ne se passe comme prévu : entre ses sautes d’humeur cocaïnées, la difficulté de tourner sans scénario et un réalisateur (John Sturges) qui cherche à tout prix à faire de ce film une histoire d’amour, Le Mans prend l’eau de toute part. Il s’en faut de peu pour que CBS ne l’abandonne purement et simplement. Mais la chaîne, soucieuse de ne pas perdre sa mise de départ reprend les commandes du film, remet un peu d’argent dans les caisses, met McQueen et Solar sur la touche et embauche Lee Katzin à la réalisation.
En un seul projet la superstar a ruiné la réputation de sa société de production qui fait faillite peu de temps après. Cet échec cinglant lui restera en travers de la gorge jusqu’à sa mort. Il ne se rendra pas à la première du film. Et pourtant, malgré une gestation difficile Le Mans est une réussite.
Dans sa quête de l’expérience totale de la course Steve McQueen a compris que pour en retranscrire l’ambiance il ne fallait pas se contenter à décrire ce qui se passe sur la piste. En résulte un souci du détail, un amour de ces «à-côtés» qui donnent du corps à l’ensemble : le ballet des mécaniciens, les cohortes de journalistes, les échanges de regards entre deux directeurs d’écuries rivales, les instructions que s’adressent les pilotes quand ils se passent le relais…Et surtout le public.
La caméra s’attarde volontiers sur ces acteurs anonymes sans qui la course ne serait qu’un spectacle stérile, ces pères de famille hagards après une nuit à la belle étoile, ces policiers fatigués, ces réveils au vin rouge, ces couples qui s’embrassent ou partagent une barbe-à-papa, les enfants…Des portraits furtifs, authentiques, et capturés avec une telle tendresse qu’on pense par moments aux photos de Doisneau, Cartier Bresson et surtout Edouard Boubat. Le contraste avec la fureur de la piste n’en est que plus saisissant.
Vitesses folles, contacts à plus de 300 km/h, sorties de routes et accidents tragiques : Le Mans emmène le spectateur au cœur de l’action dans un mélange d’images filmées lors de la véritable course de 1970 – pour lesquelles une Porsche 908/2 fut engagée officiellement et équipée de caméras – et de plans tournés quelques mois plus tard. Un cocktail savamment maitrisé et très immersif qui fait la part belle aux plans rapprochés et aux caméras au ras du sol. On notera l’utilisation très efficace des ralentis et des arrêts sur images pour dépeindre l’élasticité du temps quand l’action se précipite. A cet égard la séquence du départ est un grand moment de cinéma. Les images se figent progressivement tandis que les sons disparaissent peu à peu, jusqu’à ce que l’allumage des moteurs déchire le silence dans un bruit assourdissant.
Car Le Mans se regarde mais s’écoute aussi, très fort, au casque si possible et impérativement dans sa version restaurée. Les seuls dialogues vraiment importants du film interviennent entre les V12 Ferrari et les Flat12 Porsche et les ingénieurs du son ont tout fait pour rendre ces échanges passionnants. Les hurlements de ces brutes de métal sont omniprésents, saturés, sales, à mille lieues du feulement des ballerines hybrides d’aujourd’hui. Ils ne laissent aucune chance aux voix des acteurs, les écrasant sous les décibels. Et au milieu de ce vacarme surgit par moment la musique de Michel Legrand, pour une fois très sobre et complètement raccord avec l’ambiance du film. Un régal pour les oreilles.
Ce film a grandement contribué à l’image de Steve McQueen qui perdure jusqu’à aujourd’hui : celle d’un acteur épris de vitesse et de belles mécaniques et cool jusqu’au bout de la montre, la célèbre Heuer Monaco 1133. L’impact de ce film a été si fort sur son iconographie que son nom et celui de ce curieux chronographe carré sont devenus indissociables. Les amateurs éclairés savent toutefois qu’entre les prises McQueen repassait son habituelle Rolex Submariner 5512, visible dans les toutes premières scènes quand il conduit la 911S.
L’intensité et la passion qui ont donné naissance à Le Mans en font un film rare, contraint par les limites techniques de l’époque à une certaine forme d’artisanat. De vrais bolides lancés à toute allure sur une piste dangereuse et quelques caméras fixées dessus pour capturer le tout sur pellicule. Au Blenheim Gang nous aimons ce genre de films, simples et honnêtes. Et c’est pour ça que nous attendons avec impatience de jeter un œil à Rush de Ron Howard.
Texte : Maciej






























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