L’opération paraît complexe, mais l’idée est assez simple. Prenez un Nissan Juke, un petit 4×4 urbain au physique que l’on qualifiera pudiquement de « différent », et une GT-R, une des voitures de sport la plus excitante du moment, malgré sa ligne peu avenante. Mélangez le tout, secouez très fort, et vous obtiendrez le Juke-R. S’il n’y avait rien a attendre de l’opération sur le plan esthétique, le souvenir d’une expérience des plus grisantes au volant d’une GT-R sur le circuit Bugatti du Mans nous a naturellement poussé à accepter l’invitation de prendre le volant d’un des deux prototypes de développement.

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La scène se déroule sur l’Autodrome de Mortefontaine. Sur l’aire plane, un circuit improvisé à force de plots, un obstacle en mousse à contourner, et un geyser arrosant copieusement une portion que l’on doit emprunter dans une interminable courbe à 540°. Si quelques tours sont accordés, pour comprendre, au volant d’un Juke « normal » (si tant est que ce qualificatif puisse être employé pour cette auto), seul un passage est autorisé dans une version R avec lequel nous n’avons pas eu la chance d’être présenté. Il va falloir apprendre vite.

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Reprenons les choses du début. Le Juke-R est né d’une idée tellement improbable qu’elle ne pouvait que recueillir tous nos suffrages. « Et si on mettait notre plus gros moteur, dans une de nos plus petite voitures ». En pratique, au delà du simple swap, cela consiste à faire rentrer au chausse-pied le moteur, la boîte et les trains roulants de la GT-R dans la coque du Juke. Et si les voies avant et arrière ne changent pas – par la grâce (hum) de généreux élargissement d’ailes, l’empattement est réduit de façon conséquente, et donc l’arbre de transmission également. À noter que si ce prototype n’utilise « que » le moteur de GT-R ’09 de 480 ch, les versions définitives profiteront pleinement des 550 ch des dernières séries.

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Il y a quelque chose d’animal dans la présence visuelle du Juke-R. Avec sa carrosserie sculptée comme le torse d’un bodybuilder, sa robe noire mat et le souffle puissant du V6 tournant au ralenti, l’auto fait penser à un jeune taureau, s’impatientant devant le feu rouge qui l’empêche de rentrer dans l’arène. Malgré ses tares esthétiques congénitales, on ne peut s’empêcher de la trouver sympathique. Comme quoi il suffit de quelques viriles extensions pour que nous retournions notre veste sans le moindre complexe.

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Une fois casqué, il ne reste plus qu’à grimper à bord. Curieux assemblage que cet habitacle, mélange de Juke originel, agrémenté des compteurs, volant et console centrale (à l’instrumentation tactile désignée par l’équipe du jeu Gran Turismo, pour rappel) de la GT-R, et d’un arceau, ainsi que de deux baquets de voiture de course. Pour être honnête, si c’est spectaculaire, cela fleure aussi bon le bricolage hâtif. Avec l’arceau – équipé d’une barre de renfort latérale, et le volant très rapproché, il faut donc grimper à bord en se contorsionnant, mais surprise : on ne se laisse pas tomber comme dans une auto de GT ou de rallye. Non, on monte à bord de ce curieux franchiseur des circuits.

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La suite dépasse l’entendement. D’une pression pourtant pas trop virile sur la pédale d’accélérateur le Juke-R est catapulté en avant, dans l’explosion sonore du moteur. Bref passage sur une section humide et elle échappe momentanément à notre contrôle. Un rapide coup de volant remet les choses au point. Juste le temps de tirer la palette de droite pour passer la seconde vitesse. À propos de secondes, il ne vient pourtant que de s’en écouler une petite poignée, et déjà l’excitation est à son comble.

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Gauche rapide, je soulage et re-écrase l’accélérateur. Le Juke-R part comme une balle sur la courte ligne droite, à peine assez longue pour oser un 3e rapport. Je lèche les freins pour placer la voiture dans la courbe à droite. Elle réagit comme une authentique auto de circuit, verrouillée à l’asphalte parfaitement lisse. Accélérateur à fond. Un peu trop, l’arrière se dérobe légèrement. Je corrige et me voilà propulsé droit sur l’épingle et son gros freinage. À ce stade mon cerveau a basculé dans un autre univers : je suis en course, mes yeux rivés sur la trajectoire, mes mains et mes pieds agissant en parfaite harmonie, comme dirigés par mon inconscient. Quelqu’un parle à côté de moi, semble me donner des conseils. Je n’entends plus.

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Le geyser est droit devant, inondant l’asphalte d’une épaisse couche d’eau qui semble ne pas vouloir s’évacuer. Coup de frein la où la chaussée est encore sèche… et on verra bien. J’arrête de respirer, les yeux rivés au loin, par la vitre latérale, quelque part au dessus du rétroviseur. 90° jusque là tout va bien. J’accélère. Un peu trop. L’avant se tend vers l’extérieur, je relâche, l’arrière fait des siennes, coup de volant, c’est reparti. Les pneus hésitent entre perdre et gagner de l’adhérence dans l’interminable courbe que j’emprunte dans une curieuse trajectoire sinusoïdale.

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500°, j’en vois le bout. Pied au plancher, encore une dérobade, rattrapée sans même que l’information n’ait vraiment atteint une partie consciente de mon cerveau. Je passe entre les deux plots qui symbolise le début de la ligne droite sans les avoir réellement vus, juste deviné leur présence. Me revoilà dans la boucle du début, de nouveau ce droit et cette épingle passée plus vite encore et, pour arrêter le chrono, un dernier freinage en sortie de courbe. Pour ne pas être ridicule il faut s’arrêter dans un espace à peine plus grand que l’auto, délimité par 4 plots.

Une voix à ma droite semble me dire que c’est le moment de freiner. J’exécute et le Juke-R, pas encore en ligne droite, se dérobe. C’était trop tôt, non ? Je relâche – ce qui ne rassure pas mon voisin – et re-appuie aussitôt. Pile dedans. L’épreuve est réussie. Depuis que le feu est passé au vert il s’est écoulé à peine plus d’une minute et 10 secondes.

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Je vous épargne le second acte, qui se déroule sur l’anneau de vitesse, après avoir changé de gommes. Tout aussi impressionnant, mais moins révélateur, d’autant plus qu’il faut une sérieuse expérience pour tirer le meilleur de cet exercice beaucoup plus intense qu’il n’y paraît. Le Juke-R roule vite, voilà tout ce que l’on y apprend. Sans blagues.

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VISUAL ATTRACTION 3 TWIGGS

Enfant légitime de deux laiderons, le Juke-R est vilain. Rien à faire.

MECHANICAL THRILLS 10 TWIGGS

On le savait depuis l’exceptionnelle GT-R, le V6 3,8 biturbo est un monstre. Cela ne change pas ici, et c’est tant mieux.

HANDLING 10 TWIGGS

Son attirail de voiture de course lui donne une précision redoutable, et son empattement raccourci l’encanaille par rapport à la GT-R.

CLASSIC APPEAL 10 TWIGGS

Limité à 20 exemplaires ce délire est déjà un collector absolu. Il n’est pas prêt d’arrêter de nourrir les fantasmes.

BLENHEIM GIRL PULLING ABILITY 2 TWIGGS

Bon courage, mais le Juke normal ayant son petit succès auprès des dames, on lui laisse le – petit – bénéfice du doute.

BLENHEIM FACTOR 9 TWIGGS

L’idée de mettre le moteur le plus gros possible dans une auto compacte ne pouvait que nous séduire, surtout quand le résultat est aussi abouti. Et tant pis si le Juke-R n’est pas très beau, on ne peut pas tout avoir.

NISSAN JUKE-R
L'idée de mettre le moteur le plus gros possible dans une auto compacte ne pouvait que nous séduire, surtout quand le résultat est aussi abouti. Et tant pis si le Juke-R n'est pas très beau, on ne peut pas tout avoir.
VISUAL ATTRACTION3
MECHANICAL THRILLS10
HANDLING10
CLASSIC APPEAL10
BLENHEIM GIRL PULLING ABILITY2
BLENHEIM FACTOR9
7.3Note Finale
Note des lecteurs: (1 Vote)
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A propos de l'auteur

Yan Alexandre Damasiewicz
Rédacteur en Chef

Après avoir crée le Blenheim Gang en 2003 avec Paul Reynolds, Yan Alexandre est tout naturellement devenu journaliste, spécialisé dans la culture automobile. Enfin, pas si naturellement que ça, puisqu'il a passé quelques années de sa vie à s'occuper de sites internet en agence, avant de changer d'orientation. Aujourd'hui il collabore régulièrement aux magazines GQ, Intersection, Evo & Octane. Ses passe-temps préférés ? Traverser l'Europe au volant de sa BMW 1600ti de 1967 et rêver aux voitures les plus improbables qu'il pourrait acheter...

5 Réponses

  1. Sayemone

    Petite coquille: « le souffle puissant du V8 tournant au ralenti ». ;)

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  2. LHB

    Bien avant cette voiture-gag qui n’a pas volé son surnom de Joke, Renault avait déjà eu l’idée de la Clio V6. Mettre un V6 dans une voiture de postier, l’idée était absurde mais rafraîchissante. Et il y en a eu près de 3000 exemplaires.
    Dans le même registre ubuesque, citons le délirant Espace F1 ou la brique la plus rapide du monde, le Mercedes G65 AMG.

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  3. Yan Alexandre Damasiewicz
    Yan Alexandre

    C’est vrai, mais l’idée est la encore plus jusqu’au-boutiste puisque en plus du moteur c’est aussi les trains roulants qui ont été adaptés. Là où un G55 se vautre et où il a fallu une seconde génération à la Clio pour corriger ses défauts, ce Juke s’offre un handling de voiture de course.
    Quant au Juke en lui même, s’il est facile de moquer son côté gagesque il faut quand même louer son design original à une époque « où toutes les autos se ressemblent » et, comme me le disait Alasdair, le volonté de Nissan de ne pas photocopier le style de chacun de ses modèles. Qu’on aime ou pas les résultat, ça a le mérite d’être rafraichissant.

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  4. L'esco

    Et (quitte à me faire rouler dans le goudron et les plumes), je m’en suis coltiné un pendant 800 bornes diverses et variées, ce n’est pas un mauvais cheval (à replacer dans le contexte de truc moderne à l’aspartame).

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