Les courses mythiques ne manquent pas. Cependant peu d’entre elles offrent la féérie nocturne des 24 heures du Mans. La nuit chacun y va de son emplacement favori. Certains s’isolent au fond des bois à Arnage où les voitures vous passent quasiment sur les pieds, la proximité révélant tous les petits détails que 10 heures de course ont chauffé au rouge, dévoilant à travers les ouïes des pièces dont on ne soupçonnerait pas l’existence. D’autres partent se positionner à la chicane Dunlop, endroit dégagé propice aux photos d’autant que les têtes à queues et autres excursions dans les graviers sont distribuées avec générosité, y compris les rares fois où la météo y met du sien. D’autres encore se postent dans la ligne droite de stands, de préférence à portée de vue d’un écran pour ne rien perdre de la course, épiant de l’autre œil le ballet des mécaniciens et leurs si réglementées chorégraphies dès lors qu’il s’agit d’un refuel, d’un changement de pneus, d’un échange de pilote. Cependant même avec le meilleur des téléobjectifs nul ne soupçonnerait l’atmosphère qui règne de l’autre coté du rideau, coté artistes.

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Pour la 2e année consécutive Rebellion Racing nous a fait l’immense honneur de nous laisser nous glisser dans leur stand à la nuit tombée. L’année dernière avait été un enchantement, comme si le père Noël nous avait emmenés dans son traineau la nuit de Noël. Les deux voitures avaient ravitaillé en rafale à 2m de nous, une roue nous était passée pour ainsi dire entre les jambes et Nick Heidfeld s’était extirpé de l’auto pour passer au beau milieu de nous, hallucinés.

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Cette année quand notre bienfaiteur nous tend une nouvelle fois nos sésames à l’entrée du paddock c’est plus conscients que jamais de notre chance que nous y pénétrons, mais aussi avec le doigt sur le déclencheur pour ne rien laisser de ces instants fugaces, embedded comme diraient les reporters.

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La première chose qui surprend lorsqu’on entre dans les stands est leur calme absolu : on entend que très peu la piste et seules les voitures remontant la pitlane viennent déchirer le silence de leurs moteurs détestant ostensiblement de rouler au limiteur. Les mécanos sont placidement assis dans leurs fauteuils, suivant la course sur les deux écrans détaillant les positions et les images de la course. Des éléments de carrosserie sont posés ça et là, prêts à être jetés sur l’auto en cas de problème. Au fond du box des morceaux plus conséquents attendent eux aussi, rangés en ordre de bataille. Les ingénieurs suivent la course derrière une myriade d’écrans de contrôle, les ingénieurs de Toyota Motorsports ne se départissant jamais de leurs bandeaux fétiches. En apparence, tout est paisible.

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Il est minuit et demie et les affaires vont bon train pour Rebellion. La première voiture est solidement arrimée à sa 6e place, en embuscade si le quintet des big guys venait à flancher. L’an dernier cela leur avait permis d’intercaler la n°12 au milieu des Audi, exploit inimaginable au regard des différences de moyens mis en œuvre. Au même moment la deuxième voiture, la numéro 13, vient de repasser la Strakka avec qui la bataille fait rage pour être premier privé en LMP1, le World Endurance Championship n’offrant pas de titre aux constructeurs. L’ambiance est d’autant plus cordiale que Rebellion est justement bien loin d’être un constructeur mais bien un « petit », en dépit de ce que ses performances pourraient laisser imaginer. Comme Alasdair le fit remarquer récemment chez Rebellion Le Mans est vécu comme un groupe qui fait son plus gros concert de l’année, pas comme si on visitait une salle d’examen. Ce coté chaleureux en parait presque impromptu au regard des enjeux et du travail que le simple fait d’être là a impliqué. Nos rêvasseries s’interrompent pourtant brutalement, les mécanos se sont levés, le stand commence à s’agiter. Les pneus sont sortis des couvertures et posés aux 4 coins de l’emplacement à l’extérieur du stand, au cas où l’ingénieur de Michelin donnerait le signal de les monter. Le nombre de mécanos présents sur la pitlane étant limité les autres se tiennent derrière l’infranchissable ligne rouge, comme on se tient au départ d’un marathon. La première à rentrer est la 13, dans un vacarme qui nous cueille dans ce qui était devenu pour la première fois en 12h un environnement calme avant de s’arrêter en un instant. Un mécano saute sur le capot et nettoie frénétiquement le pare brise criblé tandis qu’un autre expédie les 83 litres d’essence autorisés par le règlement en une poignée de secondes. L’ingénieur Michelin prend les températures au travers des ailes ajourées puis l’auto redémarre, déchirant l’air de nouveau avant de disparaître instantanément. Le bal des mécanos ne s’interrompt pas pour autant, la 12 rentre à son tour, donnant lieu au même manège. Pas de changement de pilote, pas de changement de pneu, le tout se déroule en un éclair. Chaque mécano regagne alors son fauteuil après avoir machinalement mis un peu d’ordre sur sa servante et la course reprend son cours, faussement monotone.

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Au bout d’une heure nous rejoignons le reste de l’équipe dans leur hospitality, non contents de nous offrir le gîte ils nous proposent en plus le couvert. Dans le dédale de motorhomes bariolés il est facile de se perdre (ce que nous ne manquerons pas de faire) et pourtant l’équipe nous avait prévenu, quand vous serez dans la bonne allée, vous ne pourrez pas nous louper. Pour une bonne et simple raison : chez Rebellion, on entend des gens qui rient, qui s’amusent, qui sont contents d’être là. Le contraste avec les motorhomes attenants est saisissant, ici personne n’est venu pour picorer des petits fours en attendant que son iPhone finisse de se recharger, ici les gens sont venus par plaisir, et ça se voit. Nous entrons sur le stand comme on arrive chez une bande de copains dont vous ne connaitriez que le maitre de maison. D’ailleurs nous lui avons rendu nos précieux sésames depuis un bon moment et au premier « contrôle d’identité » nous aurions bien du mal à justifier de notre présence. A peine entré dans l’hospitality quelqu’un nous accoste non pour nous demander de décliner nos accréditations mais tout simplement pour nous intimer l’ordre de boire quelque chose, tendu avec enthousiasme. Comme nous ne sommes pas du genre à contrarier les jolies filles nous nous exécutons avec un empressement frôlant la flagornerie puis poursuivons au milieu de ce joyeux aréopage en nous demandant jusqu’où vont aller les surprises. Une fois encore le contraste avec les forteresses codifiées des big teams est saisissant, Rebellion n’a pas du tout le plus gros hospitality mais a de très loin le plus cool. C’est alors l’occasion de discuter de la voiture de l’an prochain développée en ce moment même par Oreca, des options stratégiques, des écarts par rapport aux « gros ». Nous finissons par repartir pour finir la nuit au raccordement, au bout de 10 éditions les vieilles habitudes ne se changent pas si facilement.

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Au petit matin radio Le Mans nous apprendra que la nuit a été impitoyable avec les deux Rebellion, la 12 connaissant des problèmes de boite de vitesse puis une sortie de piste tandis que la 13 sortait violemment de la piste pendant une neutralisation ayant rendu la piste piégeuse, Andrea Bellichi ramenant pourtant la voiture au stand malgré deux cotes fêlées.

Les deux voitures passeront chacune plus d’une heure au stand à être réparées simultanément alors que vous vous demanderiez comment on pourrait ne serait que les stationner dans un espace si exigu. Les autos sombreront au classement général mais les prouesses des mécaniciens leur permettront malgré tout de reprendre toutes les deux la piste, sauvant les 2 et 3e places en tant que LMP1 privées, garantes de précieux points au championnat du monde qui permettront à Rebellion d’en conserver la tête du classement provisoire.

A propos de l'auteur

Thomas Julien
Rédacteur

A 4 ans quand un médecin lui demanda ce que c’était en lui montrant un losange, Thomas Julien répondit promptement « ça c’est Renault ! ». L’homme de l’art en conclut curieusement qu’il était guéri, alors que le mal ne faisait qu’empirer. Bien des années plus tard, après quelques Alfa Romeo garées dans le décor, c’est en motocycliste convaincu qu’il se présenta au Blenheim Gang, ne devant son salut qu’au seul fait d’y être arrivé en Maserati Biturbo. Comme on pouvait le craindre au contact de cet aréopage interlope il y développa de nouvelles pathologies : l’architecture, la photographie, voire même les montres. Ces lubies le menant à sa perte financière aussi joyeusement qu’inéluctablement vous le trouverez du lundi au vendredi dans un avion ou une salle de réunion déguisé en ingénieur, en train de concevoir ce qui se passe sous votre capot. Parce qu’il n’y a pas que les voitures dans la vie.

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