La quête fut longue et difficile, mais cette fois, enfin, l’impossible est apparu au grand jour, ébranlant toutes mes convictions. Oui, il est possible de trouver un défaut à une Rolls-Royce. Car c’est évident, nous sommes perdus, et le seul à blâmer est le GPS de la voiture. J’admets que les torts sont partagés, j’ai bien à un moment ignoré ses indications, et dus me résoudre à faire demi-tout comme me le commandait la douce mais ferme voix sortie des hauts-parleurs. Mais cette fois, je ne me suis pas laissé distraire, et c’est sur les mêmes conseils que je me suis engagé sur cette route, que dis-je, ce chemin, sur lesquels les gigantesques pneus de la Wraith n’ont plus touché le moindre centimètre d’asphalte depuis des kilomètres. Pourtant, une flèche émeraude sur l’écran central continue obstinément de m’envoyer à ma perte, au fin fond de cette forêt autrichienne. La meilleure voiture du monde. Tu parles !

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Sa présentation un peu plus tôt dans l’année au Salon de Genève avait fait couler des hectolitres d’encre. En cause, cette ligne fastback ressortie du passé, hommage aux plus élégants coupés des Grand Tourisme, une spécialité pourtant bien peu en accord avec l’imagerie des carrosses Rolls-Royce, et qui évoque bien plus l’ennemi intime Bentley. Pire, certains osaient rappeler que les grandes heures du fastback ne se sont ni écrites outre-manche, ni chez les carrozzerias turinoises, mais de l’autre côté de l’Atlantique, lors de run fumants entre deux dinners de la Woodward Avenue, à Detroit.

Bien sur, pas question d’évoquer le moindre Muscle Car sur le stand du salon suisse, où l’Art Déco, source officielle d’inspiration pour Rolls-Royce, est à l’honneur. D’ailleurs, le nom du modèle n’est-il pas celui d’une Rolls tout ce qu’il y a de plus classique des années 1930 ? Je croise Giles Taylor, le directeur du style, qui me rappelle que le designer de la Bentley Continetal Type R, John Blatchley, a également dessiné la plupart des Rolls-Royce des années 1950 à 70, et que donc une certains forme de continuité historique était respectée.

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Car s’il y a une chose avec laquelle on ne rigole pas, chez Rolls, ce sont les traditions. On l’oublie trop souvent, mais la Rolls-Royce Motor Cars est une marque toute jeune. Oubliez la légende, oubliez la première 10hp de 1904 : à l’image de Mini, l’actuelle Rolls-Royce est une marque crée de toute pièce en 1998 par BMW à partir du droit d’utilisation d’un nom, seul élément qui manquait au Volkswagen Group lorsque ce dernier était persuadé avoir racheté l’intégralité du package-Rolls-Bentley à Vickers plc. Après une interminable bataille juridique, VW a du concéder à laisser BMW utiliser la Flying Lady et la mythique calandre en forme de fronton de temple grec, mais gardait jalousement l’usine de Crew ainsi que tout son personnel. C’est donc bien d’une feuille blanche que BMW a recrée Rolls-Royce de main de maître, sans que personne ne se doute que la mythique marque ne fête cet année que son 15e anniversaire.

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Alors, la communication de Rolls ne lambine pas sur la mythologie. Art Déco, toujours, la Wraith est proposée d’emblée en finition bicolore, comme les plus beaux bolides à carrosserie unique des années 1930 – Giles Taylor m’indiquant « qu’elle a été spécifiquement dessinée pour recevoir un teinte bi-ton ». Ses inspirations ? Voici qu’on nous présente une Rolls fastback, ressemblant comme deux goutes d’eau à la R-type, dont on n’avait jamais entendu parler ; et que l’on nous cite l’incontournable référence de l’élégance automobile, la Cisitallia 202 GT, cette voiture qui a posé la première le bases du coupé moderne en 1947. Un point c’est tout.

Ce n’est que quelques coupes des champagne plus tard qu’un autre designer de la maison m’indiquera, un sourire en coin, que des photos de lMustang fastback constellaient le studio de design…

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La Wraith n’est pas de ces voitures auxquelles les photos rendent justices. Si elle est gigantesque, ses proportions effilées ne laissent aucune place à la lourdeur, et c’est effectivement encore plus vrai en version bicolore. Mais n’en déplaise à Giles, c’est bien la version monochrome qui a ma préférence – au mieux, et selon les teintes, la biton m’évoque une voiture de palace, au pire un char de carnaval. Sous certains angles le dessin est absolument spectaculaire, la partie arrière semble interminable, et vue de 3-4 avant, elle évoque pleinement les Muscle Cars évoqués plus haut, notamment lorsque le regard s’attarde sur les passages de roues, bien plus marqués que sur n’importe quelle autre Rolls.

Les portières sont à ouverture antagoniste, c’est surprenant, spectaculaire, et on s’y fait très bien, d’autant plus que leur fermeture est automatique, d’une longue pression sur un bouton placé à la base du pilier A. S’installer à bord d’une Rolls-Royce provoque toujours l’impression d’être dans la peau d’un Bill Harford s’incrustant dans une orgie où il n’a pas été invité. Devant pareille débauche de luxe et de volupté on ne sait littéralement pas où donner de la tête, ou poser ses doigts en premier, quelle peau effleurer…

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Décrire dans le détail les raffinements de cet habitacle serait une longue et vaine description, qui ne lui rendrait de toute façon pas justice. Les sens tel le toucher et l’odorat sont tellement sollicités que cela en devient étourdissant. On pourrait passer des heures ici, plongés dans la contemplation, sans même avancer d’un pouce. Mention spéciale pour les impressionnant panneaux de bois à l’apparence brute qui recouvrent quasiment l’intégralité des contre-portes et une partie de la console-centrale. Ces « canadel pannels » sont les plus grands morceaux de bois jamais installé à bord d’une voiture.

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Pourtant, il faut bien lancer le moteur un jour. À l’image d’une voiture électrique, la pression sur le démarreur ne semble provoquer aucun effet. Pourtant, quelque part loin devant, l’immense V12 6,6l s’est ébroué, dans le plus complet silence – il faut se tenir à proximité de l’échappement pour ne déceler qu’une infime et brève note grave à ce moment.

Le levier qui commande la boite de vitesse est une longue tige placée sur le colonne de direction, à main droite – à l’ancienne. Il faut l’abaisser pour la passer en drive. Le colosse s’ébranle en douceur, tel un paquebot quittant son quai. C’est le moment d’être le plus concentré, celui ou le gabarit de la Wraith vous saute à la figure. Elle a beau être la plus petite Rolls au catalogue, ses 5,27 m de long et 1,95 m de large la rendent bien trop volumineuses dans le trafic urbain, et même sur les larges avenues de Vienne, où je me trouve, la prudence est de mise.

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C’est bien simple, j’ai l’impression d’occuper la totalité de la largeur de ma file. Le moindre mouvement parasite dans le volant pourrait envoyer la Wraith s’appuyer sur le bus que je longe à gauche, ou la microscopique berline allemande qui m’effleure sur la droite. Bardée d’options, ma Wraith coute le prix d’une grosse maison – et encore, elle n’a pas eu droit à un passage dans l’atelier « bespoke » de personnalisation – on y pense plus que jamais dans ces moments là.

Il faut plus que quelques minutes pour apprivoiser la voiture, en s’aidant de la Flying Lady pour estimer à quelle distance le côté opposé de la voiture se trouve des obstacles – pratique absolument indispensable sur la route. Les commandes d’une douceur incroyables sont de précieux alliés pour se sentir en confiance, mais je ne me défais jamais totalement de l’impression que la première Melody Nelson venue sur sa bicyclette n’aura d’autre destin que de finir sous mes roues.

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Heureusement, voici enfin l’autoroute, et je file plein sud pour rejoindre la route alpine menant à Mariazell. La Wraith, en véritable coupé de Grand Tourisme, se montre impériale à toute les allures. L’aiguille de la réserve de puissance navigue entre 80 et 100 % – 632 ch, tout de même – alors que tout ce qui roule autour de moi s’éloigne paisiblement dans le rétroviseur. Je joue négligemment avec les épaisses rondelles de la commande de climatisation, dont je ne comprendrai sans doute jamais le fonctionnement. Cruise-control réglé, mes deux pieds s’enfoncent dans la profonde moquette. Le paysage défile dans le plus complet silence. Je suis le roi du monde.

Rien ne peut perturber ce sentiment, pas même les quelques angoisse à l’approche des premiers virages de la sinueuse route qui m’emmène maintenant vers ma destination. Il n’y a de toute façon pas grand chose à faire d’autre que de profiter de l’incroyable plaisir de conduire une Rolls-Royce. Pas question ici de s’adonner à la vulgaire pratique du changement de rapports : aucune commande ne vous le permet, la voiture a le contrôle absolu de ce que nos amis anglais appellent « la vitesse unique ». Pour cela, elle s’aide du GPS pour proposer toujours le rapport optimal. Et tant qu’on ne souhaite que se déplacer avec une vélocité convenable, l’opération se fait en totale transparence.

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Dans sa grande mansuétude, la Wraith accepte toutefois d’être bousculée. Seule possibilité pour cela, le kickdown. En écrasant l’accélérateur jusqu’à la butée, le moteur se fait enfin entendre, alors que la boite descend précipitamment un – ou deux – rapports. La Rolls se cabre alors sur son train arrière et vous propulse en avant avec l’obstination d’une machine surpuissante. J’ai l’impression d’être ligoté à l’avant d’une immense locomotive lancée à vive allure, sans train à tirer. Fascinant. Terrifiant. Un virage ? La Wraith s’écrase au freinage puis s’avachit, les pneus laissant échapper un râle de douleur à peine audible derrière le double-vitrage, puis elle se cabre de nouveau dans la ligne droite suivante. Clairement pas l’exercice pour laquelle elle a été conçue, mais si vous exigez ce genre d’acrobatie de sa part, elle s’y pliera bon gré mal gré.

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Et ce chemin en terre ? Elle s’y plait bien, avalant la moindre bosse comme s’il ne s’agissait que d’un ruban d’asphalte. L’allure ne faiblit guère. Et soudain, après une dizaine de kilomètre de poussière, une route apparaît. Mariazell n’est plus très loin. Fausse alerte. Lui trouver un défaut ? Ça ne sera pas pour cette fois.

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VISUAL ATTRACTION 8 TWIGGS

Élégance intemporelle, incroyable soin du détail, et choix esthétiques très forts. Il n’est pas facile d’habiller un véhicule de ce gabarit, Rolls-Royce y arrive très bien, en adoptant pour la première fois des codes sportifs. Très fort.

MECHANICAL THRILLS 8 TWIGGS

V12. Biturbo. 632 ch. 800 Nm. Des questions ?

HANDLING 9 TWIGGS

Il se passe un nombre incroyable de choses au volant d’une voiture sensée justement filtrer le maximum d’informations. Non seulement le cahier des charges est parfaitement respecté, mais on ne s’ennuie pas une seule seconde en conduisant la Wraith. Merci BMW ?

CLASSIC APPEAL 10 TWIGGS

Un coupé Rolls-Royce est déjà en soit une voiture de collection avant même qu’il soit en vente. La Wraith a un je-ne-sais-quoi de plus qui pourrait en faire un collector incontournable, à l’image d’une Bentley Continental R-type.

BLENHEIM GIRL PULLING ABILITY 10 TWIGGS

Pussy Wagon.

BLENHEIM FACTOR 10 TWIGGS

La meilleure voiture du monde ? On n’en est en tout cas pas loin. L’interprétation qu’a fait Rolls-Royce d’une sportive est un auto absolument délicieuse à conduire, ou se faire conduire. Par son comportement nonchalamment sportif, son raffinement absolu, sa motorisation débordante de générosité et son gabarit surdimensionné, la Wraith se place en digne héritière de la lignée des brit-muscle-cars, tel l’Aston Virage Vantage, ou la Bentley Continental R. Pure Blenheim Car.

 

ROLLS-ROYCE WRAITH
La meilleure voiture du monde ? On n'en est en tout cas pas loin. L’interprétation qu'a fait Rolls-Royce d'une sportive est un auto absolument délicieuse à conduire, ou se faire conduire. Par son comportement nonchalamment sportif, son raffinement absolu, sa motorisation débordante de générosité et son gabarit surdimensionné, la Wraith se place en digne héritière de la lignée des brit-muscle-cars, tel l'Aston Virage Vantage, ou la Bentley Continental R. Pure Blenheim Car.
VISUAL ATTRACTION8
MECHANICAL THRILLS8
HANDLING9
CLASSIC APPEAL10
BLENHEIM GIRL PULLING ABILITY10
BLENHEIM FACTOR10
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A propos de l'auteur

Yan Alexandre Damasiewicz
Rédacteur en Chef

Après avoir crée le Blenheim Gang en 2003 avec Paul Reynolds, Yan Alexandre est tout naturellement devenu journaliste, spécialisé dans la culture automobile. Enfin, pas si naturellement que ça, puisqu'il a passé quelques années de sa vie à s'occuper de sites internet en agence, avant de changer d'orientation. Aujourd'hui il collabore régulièrement aux magazines GQ, Intersection, Evo & Octane. Ses passe-temps préférés ? Traverser l'Europe au volant de sa BMW 1600ti de 1967 et rêver aux voitures les plus improbables qu'il pourrait acheter...

4 Réponses

  1. Casval

    Je n’aime pas R-R, je n’ai pas l’habitude de me retourner, lorsqu’une de ses productions passe à vive allure sur les routes de Doha.

    Mais là, franchement, magnifique.

    Au risque d’être indélicat, j’aurai aimé connaitre son tarif, ou du moins sa fourchette.

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    • Yan Alexandre Damasiewicz
      Yan Alexandre

      Le tarif français débute à 281 000 € – notre modèle devait être dans les 350 000. À savoir que 100 % des Phantom et 80 % des Ghost vendues passent par le département bespoke. Donc, cela peut encore monter très haut.

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  2. Laurent B

    Si j’avais mauvais esprit, je dirais que son seul défaut est de ne plus être vraiment anglaise.

    A part ce « détail », ces Ghost/Wraith me réconcilient (un peu) avec les Rolls allemandes après le traumatisme qu’a été pour moi l’hideuse Phantom.

    C’est en outre la première fois qu’une Rolls a une proue plongeante. Une évolution appréciable vers plus de finesse et de dynamisme.

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