Gerolamo Corti est un homme heureux.

Son sourire se reflète dans le crocodile verni à souhait de ses richelieu Fratelli & Rossetti.
Self made man célèbre dans tout Milan, il affiche volontiers sa réussite, usines prospères, costumes Brioni sur mesure, chemises en soie brodées à ses armoiries.
Les plus belles ragazze de la capitale Lombarde se succèdent dans son lounge dernier cri tendu de velours synthétique du sol au plafond.

Mais ce que Gerolamo aime par-dessus tout ce sont les voitures.

090310-iso-grifo-07

Pas n’importe quelle voiture : les voitures qui lui permettent d’aller plus vite que ses rivaux.
Aller plus vite que ses rivaux, c’est un peu l’histoire de sa vie, une histoire qui se superpose en stéréophonie avec le miracle économique italien de ces années là.

090310-iso-grifo-05

Alors Gerolamo s’est fait fabriquer une auto très spéciale :

Small block Chevrolet, spécifications corvette, 5litres3, 8 cylindres en V, et plus de rareté et d’exclusivité que les vulgaires Ferrari & Lamborghini de ses concurrents de la gentry Milanaise.
Une Grifo, de chez Iso-Rivolta, magnifique auto dont les performances éblouissantes s’auréolent de la participation de sa cousine A 3/C aux 24 heures du mans.

Mais Gerolamo ne pouvait se contenter d’un moteur d’origine !

Alors à la demande de ce client insatiable, Piero Rivolta a équipé la grifo du signore Corti du moteur de l’A3 des 24h, justement.
Culasses alu, pipes d’admission spéciales, deux rampes de weber 45, arbre à cames « spinto veloce » et au bas mot 350 cavalini, pour ridiculiser le cavalino de ses rivaux, tous clients de Ferrari.

090310-iso-grifo-04

Gerolamo règne sur l’autostrada Milan-Turin !

Ce matin, peu de trafic sur le tronçon phare des autostrade d’Italie du nord : Milan-Turin. 150 de croisière, la Grifo tient superbement le cap, peut être mieux que la 250 Lusso Ferrari que Gerolamo possédait avant de passer à la concurrence, avec son pont rigide là ou la Grifo possède un essieu de Dion.
L’huile et l’eau sont à 90°, idéalement, la pression d’huile à 4 bar, aucune Alfa-Romeo des pantere en maraude, pourquoi ne pas s’accorder une petite parenthèse balistique ?

Andiamo ! Gerolamo envoie le mocassin droit dans la moquette !

Minchia ! L’auto se cale sur son arrière train et le capot mange soudain une bonne partie de l’horizon lorsque le 327 chevy arrache la Grifo à son rythme de croisière : 150 vite oublié, 180, 200, freinage stable pour éviter d’emplafonner le cornuto en Fiat 2300S qui pensait naïvement s’emparer de la file de gauche avec son minuscule 160km/h ! Gerolamo fait Milan Turin en 32 minutes, aucune vulgaire Fiat ne peut lui barrer la route !

Gerolamo va faire 31 minutes aujourd’hui : ce soir il brillera au diner !

La Grifo chasse la fiat de la File de gauche, klaxon, l’impudent se range avec réticence, humilié, récoltant au passage le regard narquois de son vainqueur, derrière les Persol. 5eme-4eme, un bang ponctue le retour de flammes dans les deux lignes d’échappement, et gaz ! Mais ? Porca miseria, un bruit d’apocalypse sur la droite ? Un flash jaune ? On le double ! Par la droite ! À 180 ! Qui ?

Gerolamo est à fond, arque bouté sur le Nardi, mais la 275GTB4 est passée.

La poursuite est vaine, la Ferrari s’échappe sans difficulté, peut être à plus de 250.
Si fait, Gerolamo ne règne plus, un autre gladiateur est en ville.
Pour restaurer l’honneur perdu, il faudra trouver plus de chevaux : plus que ses actuels 350 cv ! Mais comment ?

090310-iso-grifo-02

Petite histoire de la Grifo 7 litri

Fin sixties une coïncidence mène à l’une des plus belles italiennes de l’après guerre.

Premier fait:
Chez Iso, le carnet de commandes de la Grifo est plein, mais certains clients ne se satisfont pas du 327 cu in (5.3 litres) small block des Chevrolet Corvette, donné pour 300-350cv tout de même selon l’option choisie. En particulier un milanais qui veut bouffer de la Ferrari dans la traditionnelle arène de l’autostrada milano-torino. L’usine a spécialement monté pour lui un 327 nanti des deux rampes de webers horizontaux issue des A3/C / Bizzarini du Mans: 280 km/h! Mais il veut plus.

Second fait:
Piero Rivolta, fils du fondateur et patron d’Iso, accidente son runabout de course sur le lac de Côme. Il est indemne, mais le bateau est cassé, il fait rapatrier les restes à l’usine Iso Rivolta. Parmi les restes un rageur big block 427 (7 litres) Chevy nanti de la fameuse option code L71: une pipe d’admission hi rise avec 3 doubles corps à ouverture différenciée (une option sur la Corvette 66-67). Puissance? 435 cv SAE revendiqués, donc sans doute plus car GM cachait la puissance réelle de ses moteurs pour éviter l’inflation des primes d’assurance.

Illico presto le moteur se retrouve dans une caisse de Grifo légèrement reliftée (gros phares extérieurs+petits phares intérieurs, un montage qui restera sans suite). L’auto abandonne la ZF 5 vitesses jugée insuffisante pour contenir les 70mkg du big block, on monte à regret une 4 vitesses, et ils l’essaient : c’est un avion qui surpasse tout ce qui roule, tout en restant homogène. Elle est présentée au public, on prend les commandes, c’est le « succès ».

090310-iso-grifo-03

Là commence l’évolution du modèle:

Le bloc L71 étant trop cher on le remplace par le L36 et son simple 4-corps, il est plus « placide » et donne tout avant 5000 tours, alors que le précédent prenait 6500. Cela reste un monstre mais avec la bv4, la vitesse et les perfs ne se distinguent pas assez de la virulente 5.3 litres de série.

Alors on teste la ZF5 avec le big block…et l’essayeur maison la déclare bonne pour le service. C’est une pure foliec:
l’auto s’attire les dithyrambes de la presse, en particulier du pilote-journaliste Giancarlo Baghetti, qui la trouve fabuleuse car à la fois grand tourisme homogène et dragster. il frôlera les 300 km/h avec, sur l’autostrada. Les chronos des performances laissent l’auto sans rivale, et il note aussi qu’elle ne chauffe pas et reste sereine dans les embouteillages milanais.
Vers 70 la demande s’estompe, Gandini est missionné pour un restyling : apparaissent le noir mat et les phares éclipsables.
Le chevy 427 n’est plus dispo, son remplaçant est le désormais célèbre 454 (7.4 litres) en version LS-5 395 cv SAE nets (toujours sous estimés). Pour évoquer les autos de courses qui utilisent ce bloc énorme, l’auto est renommée « Can-Am »

La placidité du 427 L-36 est oubliée, car le LS-5 dispose à la fois d’un couple éléphantesque et de la capacité à chatouiller 6000 tours, une furie qui ne met pourtant pas à mal le châssis excellent de la Grifo. On peut vraiment dire que c’est une mangeuse de Daytona. À mon sens la meilleure supercar fin sixties car elle a tout: design, noblesse, moteur, châssis, homogénéité et confort, et un x-factor notable

72: Chevrolet ne fournit plus les moteurs, fin de la 7 litri/can am.
90 exemplaires construits : 70ex 427 / 20ex 454.

090310-iso-grifo-08

090310-iso-grifo-09

texte : Frank « NS » Pistone

A propos de l'auteur

3 Réponses

  1. frederic.E

    Encore une fois, c’est excellent, exhaustif et très interessant d’autant que je ne connais pas vraiment cette élégante auto sauf au travers de quelques photos tout comme la Marque que nous avons oublié .
    Juste une remarque, cette voiture me rappelle dans l’esprit deux autos dessinées par Frua ..la Dodge Challenger Frua 70 et la BMW 2002 GT4 Frua ou le coupé BMW 3000 V8 Frua
    http://www.leroux.andre.free.fr/simi87t.jpg
    http://news_images.caradisiac.com/IMG/jpg/2/4/5/0/2/BMW-2002-GT4-Frua-2.jpg

    Répondre
  2. MasterLudo

    Mamamiaaa..

    Par contre les blocs US d’époque n’étaient pas plutôt surestimés niveau puissance ? Je n’avais jamais lu encore cette histoire de sous estimation pour les assurances.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.