Après une journée et demi d’étapes de liaison, relatées au précédent chapitre, nous voici enfin avec le roadbook sur les genoux. Conformément à l’édition de 1960 du rallye qui reliait Stuttgart à Lyon, le départ officiel aura sur le circuit de Solitude. Ou du moins ce qu’il en reste, car à l’image d’autres tracés européens déchus, les 11,4km du Solitudering ont réintégré le réseau routier local depuis de nombreuses années. Pour l’heure, c’est encore pour nous le meilleur moyen d’en profiter, d’autant que la circulation est clairsemée et les enchaînements de courbes sont réjouissants. Les dénivelés s’avèrent très perceptibles, et vu de la Miata qui semble montés sur rails, les quelques minutes qu’il nous faut pour achever un tour s’apparentent à une ballade en roller-coaster.

Si tôt la boucle achevée, nous mettons cap au sud. L’heure tourne et nous devons rejoindre Sigmaringen à une heure compatible avec les habitudes des autochtones. Les premiers kilomètres sont agréables : nous avons laissé les averses à Stuttgart et je profite du décapotage ainsi autorisé pour admirer les vertes collines de la région. La suite est évidemment la conséquence directe de mes errements : j’ai perdu le fil du roadbook, le GPS n’indique rien d’utile, et je suis incapable de nous situer sur la carte. Complètement perdus après moins d’une heure de route, c’est inédit (et pas franchement glorieux). Après quelques instants de flottement, nous parvenons tant bien que mal à regagner un axe principal dont nous ne nous éloignerons plus, si ce n’est pour une halte dans une station service. La cour de celle-ci méritait clairement un spotting approfondi, mais l’ambiance digne de Big Ed’s Gas Farm nous a fait tourner les talons avant même de les poser au sol, ne tenant pas à pousser plus avant l’incursion dans Twin Peaks.

Encore quelques kilomètres et voilà que nous approchons déjà de la fin de cette étape, du moins le croyons-nous. Après une demi-heure passée en compagnie de Laurent et Maciej, à chercher l’enseigne censée nous héberger dans les rues de Sigmaringen, un détail du briefing express nous revient : nous ne sommes pas dans la bonne ville. Rien de grave, pour rejoindre notre point de chute il nous suffira de longer le Danube, mais il va sans dire que notre équipage récolte le bonnet d’âne à l’arrivée. Peu importe, après des débats aussi longs qu’animés et une nuit de sommeil, nul doute que nous y verrons plus clair.

C’est donc par une matinée ensoleillée, et à un rythme modéré, que nos quatre équipages s’engagent sur les chemins qui vont nous reconduire à la frontière française. Si les paysages qui bordent les départementales allemandes sont agréables, le ruban de bitume lui-même est assez loin de nos habitudes alpines. Pas exactement ennuyeux, mais pas assez sinueux pour risquer de nous mettre en retard à Neuf-Brisach où Laurent (un autre) doit nous rejoindre à la faveur de quelques minutes de répit dans son emploi du temps. Trois ans qu’il se promet – et à nous aussi – d’éprouver son Elise 111R sur un de nos périples, mais c’est une fois de plus partie remise.

Sans une once de pitié, nous abandonnons notre ami à son après-midi de travail dès le déjeuner achevé, non sans avoir pris soin de mélanger un peu les équipages. C’est ainsi que je me retrouve derrière le volant de la 924 avec Maciej à ma droite. Si j’avais été prévenu pour la lourdeur des commandes, je suis agréablement surpris par la confiance que m’inspire l’ensemble. Certes, la 924 se cabre, tangue – et les heures passées dans la Miata en configuration « trackday » ne font rien pour atténuer ce ressenti – mais ce sont autant d’éléments qui permettent d’appréhender son tempo naturel. Après avoir avalé la Franche-Comté avec beaucoup de souplesse, le plus difficile sera de me convaincre d’emmener la mécanique au-delà de 4000 tours/minute dans les montées qui nous conduisent à la Chaux-de-Fonds. Il y a pourtant de la marge si j’en crois le compte-tours, mais à l’oreille (comme à la poussée) je jurerais avoir atteint la zone rouge.

Notre incursion en Suisse sera l’occasion de renouer avec des paysages qui nous sont un peu plus familiers : des chemins étroits et sinueux, bordés de sapins. Et c’est au bout de l’une de ces interminables routes frontalières que se trouve notre gîte pour la nuit. En face de nous un lac et sur l’autre rive, la France… et cette même route que nous avions empruntée quelques heures plus tôt. Un cadre idéal pour enrichir notre vocabulaire en expressions typiquement helvétiques débitées à la cadence d’un métronome par la maîtresse de maison. C’eût été dommage de ne pas emporter un souvenir après tout.

Le troisième jour sur la route a comme un petit air de déjà vu : matinée ensoleillée, routes paisibles… Ne serions-nous pas en train de laisser un certain confort s’installer ? Le doute s’estompera dès le début d’après-midi : à la sortie de Morez, nous prenons la direction des Rousses et le nombre de cols annoncés sur les prochaines pages du roadbook fait soudain un bond. Il va falloir hausser le rythme, ce qui n’arrange pas les affaires de Maciej et Laurent, victimes d’un contrôle inopiné de la douane suisse. Une fois n’est pas coutume, nous les attendrons. Et c’est à la faveur de cette pause que Paul et Realdriver nous fausseront compagnie, rattrapés par leurs obligations.

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Bien mal inspirés qu’ils fûrent, car l’itinéraire jusqu’à Culoz allait s’avérer des plus spectaculaires. Désormais installé en passager à bord de la 325i, c’est Yan-Alexandre qui prends les commandes, et la tête du convoi. La BMW étant propice à faire ressortir les mauvaises manières de son conducteur, nous voilà au détour d’une déviation, seuls en tête. Planqués derrière un talus, nous guettons l’arrivée de nos poursuivants, pour en venir à le conclusion qu’ils ont suivi un autre chemin.

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Afin de reprendre ses notes et ralentir un peu notre allure, Yan-Alexandre accepte bien volontiers de me céder sa place. L’impact de cette manœuvre sur notre moyenne sera très limité: j’ai beau être timoré, la BMW impose son allure. La position de conduite semble d’ailleurs être pensée dans le seul et unique but de rendre anodins les excès en tous genres. En revanche côté tracé, mon comparse phosphore, et cherche visiblement à combler son « mal des plaines ».  Ainsi, pendant que l’autoradio improvisé diffuse une playlist du même millésime que la voiture, notre équipage bifurque vers un secret stage en haute altitude. En cette fin de journée, les routes qui sillonnent le massif du Jura sont désertes et je m’en donne à cœur joie… Enfin jusqu’à ce qu’un troupeau de vaches, peu habituées à ce que l’on vienne troubler leur quiétude comateuse, ne me force à relever mon pied droit. D’ailleurs, tandis que le soleil disparait et que nos ombres s’allongent, la contemplation nous gagne également pour un bref instant.

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Il nous faut pourtant quitter les cimes : il est tard et la jauge à essence de la BMW flirte avec le fond de la réserve depuis trop longtemps déjà. Le hasard faisant bien les choses, nous retrouvons la MX-5 et la 924 ainsi que leurs occupants à la première intersection avec la route de la vallée. Giovanni, qui a visiblement pris l’organisation de la soirée en main, nous mandate pour une course urgente à Culoz. Le pauvre ne pouvait pas se douter de la surprise qui nous attendait au bout du chemin, ni du retard conséquent qu’elle allait engendrer…

A propos de l'auteur

Alasdair Campbell
Rédacteur-en-chef Adjoint

Jusqu'à l'adolescence, Alasdair a privilégié sa passion pour les trains, un peu au détriment de l'automobile. Réalisant qu'être derrière un volant lui apportait d'avantage que ne le pouvait sa carte orange, il a depuis recentré ses intérêts. De ses premiers amours, il a gardé un goût pour les machines capables de traverser un continent à allure soutenue. Les émoluments octroyés par le Blenheim HQ ne couvrant pas encore ses dépenses en carburant, Alasdair continue à rendre visite quotidiennement à son employeur. Vu qu'il adore porter des costumes, ça suffit à faire la blague.

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