BANDAMA 1972, LE RALLYE IMPOSSIBLE

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Le Bandama se voulait être le rallye le plus dur du monde. Pari réussi en 1972, avec aucune voiture à l’arrivée…

Pour beaucoup, les années 1960 et 70 étaient l’âge d’or du rallye. N’importe qui pouvait prendre le volant de n’importe quelle voiture modestement préparée et s’élancer pour des milliers kilomètres de montagnes, déserts et/ou de jungle. Les voitures étaient considérablement plus simple qu’aujourd’hui, et les événements bien moins médiatisés, le rallye était donc bien plus accessible à un large panel d’amateurs et de casse-cous.

L’une des courses les plus difficiles de cette époque était l’East African Safari Rally (Kenya), précédemment appelé Coronation Safari Rally, de son lancement en 1953 à 1959. L’East African envoyait les concurrents sur des milliers de kilomètres de routes hostiles, et parfois inexplorées, prélevant un lourd tribut aussi bien sur les hommes que sur les machines. Pour des raisons qui restent un peu obscure aujourd’hui, un passionné français, Jean-Claude Betrand, se mit en tête, dans la seconde moitié des années 1960, de créer un rallye encore plus difficile que l’East African, en Côte d’Ivoire. Il l’appela le Bandama-Marathon, et sa première édition fut disputée en décembre 1969.

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Ci-dessus : la Datsun 1600 SSS de Chasseuil-Baron.

Sur le papier, le Bandama était très similaire à l’East African Safari Rally, à l’exception qu’il se déroulait généralement durant la saison des pluies, ce qui signifiait que les pistes en terre pouvaient instantanément se transformer en coulées boueuses. Le Bandama attira quelques-uns des pilotes les plus talentueux de l’époque et devint rapidement une course très populaire, avec la réputation d’être une épreuve extrêmement difficile. L’édition 1972 du Bandama marqua l’histoire du rallye : personne n’en arriva à bout …

43 voitures s’élancèrent d’Abidjan, la capitale de la Côte d’Ivoire, le 28 décembre 1972. La liste des engagés comprenait entre-autres dix Peugeot (quatre 504 officielles – Beltoise, Fall, Mikkola – et une 304 – Palayer), huit Renault 16TS d’usine (Nicolas, Trautmann…), deux Citroën DS23 et le coupé DS Prototype officiel de Neyret, des Datsun 240Z et deux 1600SSS d’usine (Larrousse et la légende du Safari, Shekhar Mehta), une Porsche 911S, deux Chrysler 180 (Pescarolo) et deux Simca 1100S.

Ci-dessus : une 504 dans la spéciale Assef-Djibi ; les Français : Pescarolo sur sa Chrysler 180, Larrousse et Beltoise ; la Renault 16TS de Trautmann.

Les premières spéciales consistaient en une boucle de 600 km qui s’achevait à Abidjan. Les équipages luttèrent pour maintenir la vitesse moyenne imposée de 100 km/h sur des routes défoncées et quasiment sans visibilité à cause de la poussière, et seules 9 voitures arrivèrent dans les temps impartis au premier check point, à Abengourou.

La seconde étape allait d’Abenbourou à Aboisson, une petite ville près de la frontière entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. La route était de plus en plus étroite, et le gros de l’épreuve se déroulait de nuit. De nombreux pilotes durent jeter l’éponge à cause de pannes ou d’accidents, et personne n’arriva à rallier Aboisson dans les temps – pénalités pour tout le monde !

Ci-dessus : la Datsun 240Z de Raudet, la Peugeot 304 de Palayer et la Citroën DS 23 prototype de Neyret.

Pas moins de 18 équipages avaient abandonné la course avant la troisième étape, qui allait d’Abidjan à Bouaké. Les routes étaient encore plus mauvaises, et sans surprise, l’étape fut marquée par encore plus d’accidents et de pannes. Les problèmes de moteurs étaient rares, mais les ruptures de supports moteurs et de suspensions se comptaient par douzaines. Seules 11 voitures se présentèrent à la quatrième étape, Bouaké – Duékoué.

Et, bien sur, les conditions continuaient de se dégrader. Neyret fut sur le point d’abandonner sur une fuite de liquide de suspensions de sa DS prototype, mais son copilote réussit à régler le problème sur le bord de la route et à mener la voiture au check point suivant avec pratiquement pas de suspension. Tous n’eurent pas cette chance, et la liste des abandons s’éleva, sans compter les disqualifications pour cause de hors-délais.

Ci-dessus : une Renault 16 au départ, la Datsun 1600 SSS de Larrousse et celle de Mehta.

Seule une poignée de voitures s’élança dans la cinquième étape, Duékoué – Dalos, et la plupart abandonnèrent rapidement. Shekhar Mehta menait la course lorsque sa Datsun 1600 SSS se retrouva coincée dans la boue. Tony Fall arrêta sa Peugeot 504 pour l’aider à se dégager, et les deux continuèrent à rouler ensemble durant de longs kilomètres pour aider les autres équipages dans le besoin. À ce stade, ils étaient en réalité les seuls pilotes encore en course, et ils avaient chacun piloté non-stop depuis environ 28 heures.

Ci-dessus : la Citroën DS 23 de Bochnice, la Peugeot 504 de Mikkola.

Le coup de grâce fut porté par une soudaine pluie diluvienne qui rendit pratiquement la route impraticable. Mehta décida d’attendre une accalmie et de faire une petite sieste… Pour se réveiller 2 heures plus tard, et être disqualifié. Fall continua sa route, mais il mit tellement de temps à arriver au check point que plus personne ne l’y attendait – les organisateurs ayant plié bagage, estimant qu’il avait dû abandonner ou se perdre ! Il fut également disqualifié, ce qui signifiait qu’il n’y avait plus personne en course, à plus de 1 000 km de la ligne d’arrivée.

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Ci-dessus : Sekhar Mehta et Tony Fall, les derniers survivants

Les organisateurs essayèrent de se mettre d’accord sur le fait qu’il faille ou pas déclarer Fall vainqueur, avant de décider tout simplement d’annuler la course. Personne ne remporta le Bandama 1972, et les récompenses furent mises de côté histoire de faire quelques économies pour l’édition suivante. Tout ça pour ça !