GUILLAUME CABANTOUS, INTERVIEW

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Guillaume Cabantous est un jeune plasticien français qui travaille une matière étonnante, que nous au Blenheim Gang aimons à fixer toute la journée durant : le pare-brise. Rencontre.

Comment en es-tu venu à travailler le pare-brise ?

J’avais été invité à participer à une exposition à la Chaufferie, aux Arts Déco de Strasbourg – j’y étais élève. L’artiste Italien Claudio Parmiggiani nous avait invité. À l’époque j’étais comme tous les étudiants, je me cherchais, j’avais mon boulot, quelques dessins, peintures, sculptures, mais il fallait que je fasse un choix. Je ne savais pas comment être fort, et c’est alors que je trouve cette matière qui me résistait. L’œuvre que j’ai faite était une barre métallique, comme une barre de danse, de 6 mètres, avec trois bouts de verre posés dessus, comme des serviettes.

Tu ne fais que ça ?

Quand tu trouves une technique, en tant que plasticien, tu n’essayes pas d’en changer, d’en trouver une autre. Je n’aime pas ces artistes qui touchent à tout, qui passent de la photo à l’installation, puis à la vidéo. Est-ce que juste avoir une bonne idée c’est être un artiste ? Je ne pense pas. Être artiste c’est un travail, et pas forcement se faire plaisir. Ce n’est pas faire quelque chose de rigolo. Quand je travaille je suis dans l’attaque, j’ai une bête à dompter. Je dois combattre à terre, frapper au marteau, plier le verre pendant que des amis maintiennent la matière. Je suis comme Crocodile Dundee qui attaque un crocodile avec les mains !

Du coup, tu fais tes œuvres sur place.

Oui, mais il y a une partie que je fais à l’atelier, il s’agit des éléments métalliques. Quand je les meule, les soude, c’est un moment que je dissocie de mon travail à proprement parler. C’est un peu comme si je fabriquais mes armes pour ensuite aller à la guerre. Ensuite, seulement, c’est le combat. Les feuilles de verre sont là, posées dans un coin, prêtes à aller sur le champ de bataille.

Quand j’étais l’assistant de Pedro Cabrita-Reis, il m’a laissé un jour une pièce en me disant que c’était à moi de la faire. Je ne comprenais pas, c’était à moi de faire la sculpture ? « Non » me répond t-il, « tu as la sculpture, tu l’as vue, tu l’as comprise. Faire une sculpture c’est comme construire sa maison pour protéger sa femme et ses enfants, et tout d’un coup devoir l’abandonner à cause d’une guerre et la laisser telle qu’elle. Elle reste dans l’état ou tu l’as quittée ». voilà ce qui me motive dans la vie : vouloir faire. Le résultat, on s’en fout, ce n’est pas le but de mon travail. Le reste c’est du bonus, ça fait parler…

Travailler sur place me permet de m’octroyer le moment du sculpteur. Je ne viens pas juste pour poser mon œuvre – je ne prétends pas avoir créé quelque chose. C’est une performance sans performance. Beaucoup de gens me demandent pourquoi je ne travaille pas en direct. Mais ça ne sert à rien : tu vois bien que les sculptures sont issues d’un combat, tu n’as pas besoin de le voir. Est-ce-que j’ai besoin de montrer le moment ? Quand tu fais l’amour, il n’y a que deux personnes présentes, et le lendemain tout le monde voit que tu es heureux. C’est pareil !

La bagnole ça t’intéresse ou c’est juste quelque chose que tu travailles ?

Ça m’intéresse à fond ! Je ne suis pas calé en voitures, mais j’aime l’objet. J’habite dans une petite station de ski, dans les Pyrénées. Pour nous c’est important la voiture : il la faut. Il faut pouvoir se déplacer, on a tous eu une mob’ à 14 ans, puis une voiture qu’on conduisait forcement sur la neige. Avec ma 205 je déposais tout le monde, parce que forcement on sait rouler ! Mon père lui faisait beaucoup de courses de côte.
Ce qui est intéressant c’est que dans une voiture les gens ne se comportent pas comme à l’extérieur. Ils sont enclavés, protégés, et développent une deuxième personnalité. Et il y a un rapport avec, c’est comme la fringue. Pourquoi tu as cette fringue qu’est-ce-que tu conduis ? Je ne sais pas ce qu’il a fait ce pare-brise, mais on a tous eu des souvenirs d’être dans une voiture, d’être dans cette capsule en mouvement, être au milieu, voir les voitures devant, se retourner contre le pare-brise du fond. Tout le monde a connu ça. C’est le plus grand appareil photo du monde !

Ces pares-brises éclatés, ça rappelle forcement un accident automobile. Il y a un lien ?

Non, pas vraiment. J’ai eu mon premier accident cet été. Sur une route que je connais, j’ai pris le volant bourré, c’était la première fois que je faisais ça, et je me retrouve à faire des tonneaux… Je suis allé voir la voiture après pour récupérer des affaires, et je n’ai pas aimé. Voir cette voiture crashée, ce pare-brise détruit… J’ai eu peur, ça ne m’a pas plu. J’ai voulu récupérer le pare-brise, ma mère m’a dit d’arrêter avec mes conneries.

D’ailleurs, et pour finir, tu peux nous dire où tu les trouve tes pares-brise ?

J’avais une petite aide avec un centre de réparation de pare-brise. Je leur ai demandé si je pouvais les récupérer plutôt qu’ils partent à la benne et se cassent. C’est aussi ça le travail d’un plasticien : chercher, trouver, se débrouiller. Ensuite tu leur montres les photos des installations, ils sont contents, et c’est plus facile. Quand tu vas chez eux les pare-brises sont alignés, rangés dans des racks, on croirait des toiles dans un musée !J’ai presque envie de faire une pièce comme ça…

Interview : Yan Alexandre, photos : D.R.