SIR PAUL SMITH, INTERVIEW

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Pas besoin de vous présenter le plus british – et le plus blenheim – des couturiers, mais savez-vous que l’homme est un authentique passionné d’automobiles ? C’est pour parler de ce sujet que nous sommes allés à sa rencontre, dans ses bureaux londoniens de Kean St.

Sir Paul Smith me reçoit dans le saint des saint : son légendaire bureau décoré par ses soins, véritable capharnaüm où les objets les plus improbables sont entassés pour le plus grand plaisir des yeux. Tout de suite il me décrit quelques bibelots, dont un invraisemblable service à thé doré, récent cadeau d’une famille royale asiatique, puis quelques gadgets qu’il s’échange avec le photographe Martin Parr. Puis il découvre une série de diapositives qu’il me tend. On y découvre une Porsche 356 blanche, qu’il a possédé :

C’était une Porsche 356C, et c’est assez intéressant car aujourd’hui c’est l’anniversaire de la mort de James Dean. (ndbg, l’interview s’est déroulée le 30 septembre 2009)

Aujourd’hui ?

Oui, aujourd’hui, et il conduisait une Porsche. C’était ce modèle… Ou bien le Spyder plutôt ?

Oui le Spyder. D’ailleurs une Porsche blanche, c’est un choix très américain !

Je l’ai achetée pour mon 40ème anniversaire, mais je ne l’ai jamais vraiment conduite car j’avais d’autres voitures donc… c’était un achat un peu stupide. Je l’ai achetée juste parce que je les aimais et que j’aimais James Dean. C’est un ami qui l’avait, je l’ai juste achetée, mise au garage et ne l’ai jamais conduite ! C’est triste.
J’ai aussi une Bristol, qui reste également au garage, car pour tous les jours j’utilise une Mini. C’est bien plus pratique.

C’est une Mini classique ou une nouvelle ?

Celle que j’utilise tous les jours est une nouvelle Mini, mais j’en ai aussi une classique, que je stocke à Nottingham, ma ville natale.

Commençons par la Bristol alors…

C’est une 405. Je pense qu’il n’y en a pas eu beaucoup de produites.

Pourquoi avoir choisi une Bristol ? C’est une voiture très spéciale !

Je n’en ai aucune idée ! Je l’ai achetée au début des années 1980, en 1982 peut-être. Un soir, un ami avec lequel je dînais et qui avait une Bristol, plus moderne, me parla du Bristol Owner Club, et me laissa le journal du club. Quelques jours plus tard, c’était le Boxing Day – le jour après Noël,  je le feuilletais et au dos il y avait des petites annonces… Et je la vois, cette 405, qui ressemble un peu à un avion cyclope. Alors j’appelle pour voir si elle est encore en vente et je l’achète au téléphone, sans même la voir ! J’ai juste appelé un ami qui avait un garage et lui ai demandé de la conduire pour voir si elle était en bon état, et elle l’était… Le prix était très raisonnable… Je l’ai utilisé tous les jours à Londres puis j’ai décidé de la restaurer, car elle commençait à s’abimer, elle était soumise à la pluie, à la conduite urbaine… Elle ressemblait à un vieux jean’s que l’on a trop porté ! Et puis l’eau fuyait à l’intérieur. Donc je l’ai faite restaurer par Bristol, ce qui a duré 6 mois et ce qui m’a couté un peu d’argent. Et là, le jour où elle était enfin prête, j’ai du l’envoyer au Japon pour une exposition dans un grand magasin pour 6 mois. Elle était juste magnifiquement restaurée et je devais la faire partir en avion ! Un an sans elle, c’était comme envoyer un enfant en pension ! Aujourd’hui malheureusement je ne l’utilise plus beaucoup.

Je l’aime parce qu’elle a une forme très élégante. Elle a cet avant très rond avec un unique phare central, la carrosserie est en aluminium, il y a du bois à l’intérieur, du cuir Connolly sur les sièges et puis il y a ce volant qui est sans doute le détail le plus beau. Au milieu il est arrondi avec des formes pour les doigts.
Le surnom de la voiture, c’est le « Gentleman Express ». Beaucoup de conducteurs de Bristol partaient avec dans le sud de la France pour les vacances en la conduisant avec les doigts posés sur les branches… Et la cinquième vitesse, l’overdrive – c’est une boîte manuelle – est un petit levier chromé à droite du volant. Il suffit de le toucher et vous sentez la puissance déferler et vous plaquer dans votre siège ! Ça m’a toujours amusé qu’il n’y ait pas ce grand levier de vitesse habituel, mais juste un mini-levier. Ça m’attirait. Il faisaient des avions aussi n’est ce pas ?

Puis j’ai eu des Porsche, cette 356C qui encore une fois était un achat très spontané et que je n’ai malheureusement pas utilisé puisque j’avais la Bristol. Là aussi une ligne très élégante. Je pense que les lignes des voitures du passé sont plus élégantes, on ne pensait pas qu’a l’aérodynamique…

Que pensez vous des Bristols modernes, la Blenheim par exemple, ou la Fighter ?

Je n’aime pas ces formes modernes, ce sont des lignes maladroites, lourdes, inélégantes. Les 401, 403, 405… Elles sont toutes vraiment si belles. En parallèle vous avez aussi des autos comme la Morgan qui est une chouette voiture anglaise, vous savez avec ces sangles en cuir sur le capot, ou aussi les vieilles Triumph TR, les MG… Elles ressemblent à des voitures de sport, mais elles sont aussi solides. Ce ne sont pas des voitures pour James Bond, mais elles sont faciles. Je n’en ai jamais possédé, car jeune homme je conduisais surtout des Porsche. J’ai eu cinq Porsche différentes depuis l’age de 24 ans.

Mais avant j’ai eu des voitures très anglaises comme une Hilman Imp qui est une très petite voiture. Puis j’ai eu une Reliant Scimitar, blanche. Je devais avoir 23 ans, je pense. J’ai eu un accident avec et comme elle était en fibre de verre, elle était foutue après. Je roulais vers une des usines où je travaillais et j’ai percuté de la neige – beaucoup de ces usines étaient à la campagne, dans la Yorkshire ou le Derbieshire. Dans un virage il y avait du verglas. Je me souviens, j’écoutais une cassette de David Bowie, et tout à coup, sans que je comprenne, je me retrouve secoué dans tous les sens, comme dans un milkshake ! Du blanc partout ! Et je me retrouve dans un fossé au bord de la route, avec David Bowie qui jouait encore… Heureusement je n’étais pas blessé.

C’était le début de ma période Porsche. Cet après-midi là, j’ai du rentrer en train, et j’ai appelé un ami qui tenait un garage et lui ai dit : « J’ai besoin d’une voiture pour aller à Londres ce soir » il me répondit : « Et bien, j’ai une Porsche ». C’était une SportMatic, vous mettiez votre main sur le levier pour débrayer. Elle était de couleur caramel.

Il y a une grande histoire entre vous et Mini, comment cela a commencé ?

J’ai eu de nombreuses Mini par le passé et elle est si anglaise…et je suis si anglais ! Donc Rover m’a contacté, je ne sais plus quand, en me disant qu’il adorerait que je customise une voiture en tant que symbole « British ». J’ai donc décidé de faire celle avec les bandes, elle était incroyablement populaire. J’aurais pu en vendre énormément, les gens l’aimaient tellement…

Il n’y en a eu qu’une ?

Deux en fait. L’une est dans un musée quelque-part. Ils ont en une… et j’en ai une !

Vous la conduisez ?

On la conduit parfois, oui, car on l’utilise pour des sessions photos. On l’utilise pour nos sacs. On l’a fait une première fois, c’était très amusant, mais maintenant tous les ans on nous demande « alors c’est quoi la nouvelle photo avec la Mini ? ». J’aimerai arrêter, mais personne ne me laisserait faire, c’est un produit trop populaire !

Vous avez utilisé beaucoup de voitures pour vos accessoires, il y a eu le sac avec la Bristol, les portefeuilles et même des boutons de manchettes. Pourquoi ?

Toutes ces choses sont si British. Et puis ce sont des voitures qui m’appartiennent, ce n’était pas comme emprunter une image qui ne serait pas la mienne. C’est ma vraie histoire… Je suppose que c’est la raison.

J’ai un de vos portefeuilles, mais il est étrange, regardez.

Oh, vraiment ? Ah mais il est imprimé à l’envers… (Il met ses lunettes) Ah non, c’est…

Une Simca ! Pourquoi ce choix ? Je me le suis toujours demandé…

Oui, la Simca ! Sa ligne est délicieusement kitch. Elle m’évoque une musique lounge, un peu retro. J’aime bien ça, mais je n’en ai jamais eu. Sur les accessoires on a utilisé des photos d’époque. J’avais complètement oublié qu’on avait fait cette collection ! Cette voiture avait vraiment une forme intéressante !

Revenons à votre Mini. C’est à cause de sa popularité que Rover a lancé une série limitée Paul Smith ?

Oui, ils voulaient faire une édition limitée car ils tenaient à être populaires au Japon, et ils savaient que j’y avais un bon succès. Donc la plupart ont été vendues là bas, en 10 jours seulement ! C’était très rapide. Il y en a quelques unes ici aussi. J’en ai une, bleue, elle est garée à Soho, donc je la vois tous les jours. Il y en a eu 1500 en tout dans le monde.
Quand on vous demande de faire ce genre de projets, vous êtres très excités. On se dit qu’on pourrait mettre tel rétroviseur sur les ailes, de l’aluminium là… mais avec toutes les normes de sécurité ça a été en fait très difficile. Les règles ont tellement changé, mon idée originale étaient très excitante, mais petit à petit elle est devenue très classique ! Je me suis dit qu’une des choses pour lesquelles je suis connu c’est la couleur, ainsi que pour l’effet de surprise, par exemple avec des chemise où il y a des boutons des différentes couleurs. Le bleu de cette Mini est donc celui de la chemise que je portais le jour ou je suis allé chez Rover.

C’est une vraie histoire ? Je pensais que c’était une légende…

Non c’est vrai, j’avais cette chemise, je l’ai sortie de mon pantalon, et j’ai coupé un coin en leur disant : « vous ferrez cette couleur » !

C’était prévu ?

Non, non c’était totalement improvisé. Parce-que je leur demandais quelles couleurs ils pouvaient faire, et ils me montraient un nuancier avec des teintes tellement prévisibles… Je leur ai juste demandé s’ils pouvaient faire quelque chose d’inhabituel, de différent. J’ai encore la chemise, on l’a encadrée, elle est dans un bureau au Japon.

L’effet de surprise sur cette voiture arrive quand vous ouvrez le capot : le couvre culasse est vert citron, comme l’intérieur de la boîte à gants ou de la trappe à essence. Il y avait deux types de cuirs. Les compteurs bien sur étaient de marque Smith – de toute façon il en était ainsi de série, mais c’était assez amusant ! Puis il y avait le badge sur le calandre en forme de Grande-Bretagne, avec la signature Paul Smith. C’était un projet amusant à réaliser.

Y a t-il une différence entre dessiner des vêtements et imaginer une voiture ?

Avec des vêtements vous pouvez juste prendre des ciseaux et couper très rapidement, tout est très spontané. Avec une voiture, c’est très dur, le processus est très long. Vous devez parler avec les syndicats car le produit devra passer sur les lignes de l’usine. J’ai eu des réunion interminables avec les syndicats d’ouvriers à propos de ce qu’on pourrait faire, de ce que l’on ne pourrait pas faire, puis une réunion avec l’atelier de peinture à propos de la couleur, etc.
Bon, j’ai juste fait celle voiture là, car c’était une icône britannique et j’en suis une, c’était donc assez crédible, mais je ne veux pas en faire d’autres. Mini voudrait que j’en fasse une nouvelle maintenant. Si je pouvais faire quelque chose de vraiment intéressant, peut-être que je le ferai.

Il y a eu une Jaguar aussi, un modèle unique.

Oui c’est vrai, je l’avais oubliée. Elle avait des bandes aussi, mais ce n’était pas aussi fort que la Mini, la forme de la voiture n’était pas aussi iconique. La marque Jaguar est iconique, mais il faut remonter aux XK 120 ou aux E-type. Elle a été vendue lors d’une vente de charité à des investisseurs qui l’ont revendue ensuite. C’est un membre de mon équipe qui possède cette voiture aujourd’hui. Maintenant on a les deux, la Mini et la Jaguar !

Enfin il y a eu aussi les moto Triumph. Êtes vous motard ?

Non, mais mon frère oui, j’étais donc habitué aux motos. J’ai choisi les motos, mais aussi les vélos Mercian… Enfin, je n’ai pas choisi, ce sont eux qui m’ont demandé de faire quelque chose. La seule raison pour laquelle j’ai accepté de faire cette moto est parce que l’usine est à seulement 11 miles de chez moi. Mon frère conduisait des Norton, des AGS, des BSA et toutes ces marques ont aujourd’hui disparu, ce qui est triste car c’étaient de fantastiques motos. Aujourd’hui Triumph a été achetée par un homme passionné, donc je me suis dit que ça serait bien de les aider, lui et la marque. On a fait quelques motos ensemble, mais aussi des vêtements, des bottes, c’était amusant. Une bonne chose à faire.
On a fait aussi les vélos Mercian. Il s’agit de vélos faits à la main au milieu de l’Angleterre, à Derby, près de l’usine Rolls-Royce. L’entreprise à 60 ans, il n’y a que 9 personnes qui travaillent à l’usine. C’est agréable d’encourager une entreprise si modeste. Aujourd’hui la plupart des vélos sont fabriqués en extrême-orient…

Puisque vous aimez les voitures je vais vous raconter une autre histoire. Il y a des années de cela, je travaillais dans une usine dans le Staffordshire, dans une petite ville appelée Leek. À côté de l’usine, là ou j’achetais mes sandwichs, il y a avait un showroom appelé Scott Moncrieff, spécialisé dans les Rolls-Royce et les Bentley, c’était avant 1965. J’aimais y aller regarder les voitures pendant mes pauses déjeuner. Une fois il y avait une Bentley Continental qui était magnifique, une fastback. Elle coutait 5000 Livres, aujourd’hui ce n’est rien, mais alors je n’avais pas d’argent… C’est une voiture fabuleuse, uns ligne si belle. C’est une voiture avec une vrai élégance.

J’étais très jeune, je travaillais comme freelance pour différentes personnes, dont une entreprise italienne. Le patron vint une fois à l’usine et bien sur on est allés voir les voitures avec nos sandwiches. Deux semaines plus tard j’étais en Italie pour travailler dans l’usine, et il me dit : « Je pensais à cette voiture qui était là bas, et je voudrais que vous preniez cet argent (il prend un air effaré devant un grand tas de billets imaginaires), que vous retourniez en Angleterre et achetiez cette voiture ». Je lui ai dit qu’il valait mieux d’abord appeler pour voir si elle n’est pas vendue. C’était une Rolls-Royce dont l’arrière ressemblait à celui d’un bateau, alors que l’avant était tout à fait normal. J’ai donc appelé d’Italie le milieu de l’Angleterre, ce qui à l’époque était vraiment difficile. Cela faisait 28 ans qu’elle y était, impossible de la vendre. Et au moment où j’ai appelé, il y avait quelqu’un qui l’essayait, pile en même temps ! On m’a donc demandé de rappeler 20 minutes plus tard, ce qui de nouveau était assez difficile. J’ai donc rappelé et on m’a dit : « vous n’allez jamais me croire, nous avons cette voiture depuis 28 ans, et là, elle vient de partir ». L’italien était déçu, par contre je dois avouer que j’étais soulagé, car la responsabilité de prendre tout ce cash… que se passerait t-il si je me retrouvais arrêté à la douane avec ?

Quel type de conducteur êtes-vous ?

Je ne conduis pas vite. Je conduis beaucoup en Italie, car j’y travaille souvent, et je pense que conduire là bas est tellement dangereux… Je connais beaucoup de monde qui a été tué dans des accidents de la route en Italie, pas personnellement bien sur, mais quelqu’un qui connait quelqu’un, etc… Je déteste leur façon de conduire. Ce n’est pas si mauvais en France. Je n’y conduis pas, j’utilise mon vélo quand je suis à Paris… Qui est anglais bien sur, un Raleigh ! Je conduis comme un conducteur lambda, je ne téléphone pas, je ne fume pas. Si je dois passer un coup de fil j’ai un kit main-libres…

Je vais encore vous raconter une anecdote… J’étais avec une Porsche, je revenais de Londres, c’était un 5 novembre, ce qui chez nous est la nuit des feux d’artifices. Ma femme était à Nottingham, avec notre fils de 5 ans et son fils de 8 ans, et ils m’attendaient pour la fête. J’ai passé la journée à Londres avec un Italien qui n’arrêtait pas de parler et dont je n’arrivais pas à me débarrasser. Je regardais ma montre sans cesse en me disant que je devais y aller. Enfin je réussi à m’enfuir. Je me retrouve sur l’autoroute, très pressé et tout à coup je vois des lumières bleues qui clignotent devant moi. La police m’arrête et on me dit que j’allais si vite que la voiture qui me poursuivait n’arrivait pas à me rejoindre ! Ils ont du appeler une autre voiture pour m’arrêter (rires).