JAGUAR XJ-S V12 6.0 AJ6 ENGINEERING

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D’un pas nonchalant, Gordon arpente la jetée du Hyannis Port Yacht Club de sa fringante silhouette. Un soleil radieux illumine la baie de Cape Cod et la journée s’annonce idéale pour la virée dans l’océan Atlantique à laquelle il a convié les plus proches de ses anciennes relations d’affaires. En ajustant ses Wayfarers, Gordon esquisse un sourire satisfait à la pensée qu’il est le seul d’entre-eux à s’être défait de l’encombrant lien du mariage.

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Depuis qu’il a découvert les effets de la pilule bleue, Gordon se sent un autre homme, sa cure de DHEA et la refonte totale de sa garde-robe ayant bien arrangé les choses. Alors qu’il contemple la surface ondulée de l’océan, il se sent particulièrement fier de l’harmonie formée par son chinos Ralf Lauren “flat front” blanc à rayures bleues, son polo jaune John Varvatos, et ses élégants mocassins Tod’s. Mais sa plus grande fierté est sans conteste Kelly, sa jeune et plantureuse compagne. Il est d’ores et déjà impatient de la voir franchir les grilles du clubhouse sous les regards libidineux de ses amis, au volant de la Jaguar XJ-S cabriolet rouge cerise qu’il aime tant, celle là même que son ex-femme lui avait offert pour son fêter leurs nouvelles perspectives de retraités… Que penserait cette dernière si elle savait que Kelly est plus jeune que leur propre fille cadette ? Gordon s’en moque. Ce soir il l’exhibera non sans un certain orgueil à ses amis lors du dîner puis ils rejoindront sa villa au bord des flots qui, selon les dires de certains autochtones, aurait abrité les ébats estivaux coupables des membres mâles de la famille Kennedy avec des jeunes filles du crû.

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Le traitement qu’Aj6 Engineering a fait subir au moteur de la XJ-S de notre essai provoque au vénérable cabriolet peu ou prou les mêmes effets que la consommation de Viagra sur ce brave Gordon. Baptisée « Plus Torque Conversion », la préparation vise en effet un accroissement du couple, gage d’une plus grande souplesse et d’un agrément optimisé, plutôt que la recherche de puissance pure. Et pourtant…Parmi les informations concernant la « spec sheet » qu’ AJ6 communique, une fait frémir : la puissance revendiquée serait supérieure à celle d’une XJR-S, soit plus de 330 chevaux. On n’ose alors imaginer le couple dantesque que doit développer le moteur. Quant à la nature en elle-même de la préparation, nous ne nous attarderons pas dessus. Il convient simplement de préciser que la liste des éléments revus comporte un boîtier électronique modifié, des conduits d’admission de section plus consistante, avec leurs papillons d’accélérateur accrus en conséquence, des nouveaux filtres à air, et ultime coquetterie, une ligne d’échappement en inox…

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Oublions la froideur de ces considérations techniques pour nous concentrer sur l’objet même de ce Blenheim Test. La XJ-S confiée aux bons soins du Gang ayant quitté les chaînes de Browns Lane lors d’un des touts derniers millésimes, elle arbore un lifting destiné à provoquer de violentes poussées allergènes aux aspirants puristes… Volumineux boucliers teintés et « smoothés », jantes en 16 pouces au dessin monolithique, et surtout ces longs feux arrière fumés. La face avant, toujours orné de ses nombreux chromes, en particulier les antédiluviens cerclages de phares, reste conforme au dessin originel, certes sérieusement botoxé. La poupe est elle complètement transfigurée par les nouveaux feux et évoque irrésistiblement les Buick, Oldsmobile et autre parangons américains de subtilités stylistiques contemporaines. Le profil impressionne toujours par sa finesse, accentuée par un subtil liseré bi-ton. Laissons les conservateurs hurler au scandale, comme d’autres l’ont fait lors du remplacement de la E-type par la XJ-S originelle… Ce dessin est une merveille de décadence, liant subtilement le charme d’une automobile classique avec les raffinements snobissimes modernes. Comment le Gang, ardent défenseur des charmes de la Bristol Blenheim, autre vénérable ancêtre fanatique du fascinant bistouri de la chirurgie esthétique, pourrait rester insensible à cette démarche ?

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Premier constat à l’abord de l’engin, les womenizers américains catégorie « senior » se doivent de conserver un corps d’athlète. Il faut effectivement faire preuve de souplesse pour monter dans cette voiture, surtout capote en place. Après quelques contorsions on se retrouve assis comme dans une authentique sportscar, très bas, les jambes quasi droites, avec le volant qui tombe parfaitement en main. Deuxième constat, l’intérieur full-luxe est à des années-lumière du sombre tableau de bord en plastique noir des débuts. On assiste ici à une véritable débauche de bois précieux (avec, comme sur toutes anglaises de ce rang, de subtils effets de symétries), de cuirs (ou de matériaux approchants) et de moquettes aussi profondes que la gorge de Linda Lovelace. La qualité de finition est telle que l’on en oublie que l’on est dans un cabriolet, en confondant la capote avec un toit en dur…

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Les premiers tours de roues ne se font pas sans une légère appréhension. Devant, le capot semble aussi bas que large et indéfiniment long, les limites de ce monstre de près de deux tonnes sont impossible à cerner… On est vite rassuré par la douceur des commandes. Direction sur-assistée et boite automatique permettent de promener la XJ-S dans une quiétude d’esprit relative. Seul les immenses porte-à-faux accompagnés d’un rayon de braquage ridicule provoqueront quelques sueurs froides dans les carrefours les plus étroits. En utilisation normale la Jaguar se conduit somme toute comme n’importe quelle limousine de luxe.

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Il ne faut pas hésiter à se montrer irrévérencieux pour évaluer les capacités du V12. On commute la boite en mode sport et on enfonce la pédale d’accélérateur jusqu’à la butée. L’échappement laisse enfin échapper un feulement un tantinet plus viril tandis que la XJ-S se cabre et se lance dans une charge héroïque tel un chalutier à plein régime. L’accélération devient soudainement vigoureuse et on est surpris par la disponibilité du moteur qui semble sans limite. Seule les interminables glissements de la boite temporisent la poussée de façon fort désobligeante. Que cela ne tienne, la prochaine étape de la préparation de cette auto consiste justement en l’adaptation de pignons « sport » limitant les glissements au bénéfice de la rapidité des changements des rapports et de la fiabilité.

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Mais ne nous leurrons pas, si notre XJ-S est un formidable dragster en lignes droites, son comportement devient tout de suite plus scabreux en courbe. Si sa puissance dépasse celle des XJR-S, les liaisons au sol ne disposent pas des égards de l’officine TWR et sont strictement d’origine. Les excès d’enthousiasme sont irrévocablement tempérés par les lois élémentaires de la physique. Il apparaît alors complètement illusoire de laisser s’exprimer de quelconques velléités de traqueurs d’apex à son volant, d’autant plus que si le freinage est indéniablement efficace, la pédale centrale requiert une certaine violence pour effectuer son office.

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Tel le sémillant Gordon, cette XJ-S revitalisée aborde son tardif démon de midi avec un panache réjouissant. Elle se laisse aller, avec une indéniable maladresse, à des instincts répréhensibles que son étiquette lui interdit mais l’intensité de sa personnalité décadente lui confère un pouvoir d’attraction qui, s’il laissera insensibles les adeptes du manichéisme, n’en rencontre pas moins les suffrages du Blenheim Gang.