LE SALON DE GENÈVE 2015 VU PAR PETER STEVENS

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Peter Stevens s’est rendu au Salon de Genève. Il nous livre ici ses observations de professionnel du design sur les modèles qui l’ont le plus marqué.

Vendre du rêve ou des voitures ?

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Ci-dessus : Koenigsegg Regera. 1500 ch ? Et pourquoi pas 2000 tant qu”on y est ?

C’est une réflexion que je me suis faite en observant la Koenigsegg Regera, en replaçant ses 1500 ch dans le contexte actuel. Dans la panique engendrée par les difficultés économiques, et celles rencontrées par les constructeurs, toute notion de voiture éco-responsable semble avoir été oubliée. Il y avait pourtant au Salon de Genève une ou deux petites voitures très plaisantes qui étaient très facile à observer de près pour la simple et bonne raison que personne ne les regardait ! La Suzuki iM-4 est une pièce de design très simple et correctement exécutée, tout comme l’est la Kia Sportspace. L’impression que l’industrie tout entière se soit lancée dans une course à la puissance est un peu inquiétante. Il est à prévoir que les gros titres de le la presse spécialisée soient encore gavés de testostérone, plutôt que de considérations sur le futur de l’automobile.

Ci-dessus : Suzuki iM-4 ; ci-dessous : Kia Sportspace.

Certains constructeurs comme Renault sont venus à Genève avec visiblement l’objectif de vendre des voitures à des clients lambda. Ils ont patiemment attendus que les journées presse s’achèvent pour pouvoir enfin rencontrer les gens qui achètent réellement des voitures.

Honda dévoila une voiture dotée de l’un des pires kit carrosserie que je n’ai jamais vu, avec des extensions d’ailes terriblement mal ajustées et totalement inutiles puisque les roues se trouvaient toujours en retrait des panneaux de tôle d’origine. Voila un type de kit carrosserie que je pensais être passé de mode à la fin du siècle dernier !

Ci-dessus : le cauchemar Honda Civic type R.

Ma contribution à la réalité fut de prendre un vélo-taxi à assistance électrique entre l’aéroport et le salon, et ce fut une très bonne expérience. J’ai même reçu en cadeau de mon chauffeur un morceau de fromage…

De superbes couleurs, et des constructeurs dans le doute

Ferrari-Pininfarina-Sergio

Le Salon de Genève fut une intéressante opportunité d’observer les mêmes voitures sous plusieurs couleurs différentes, et de découvrir quelques teintes et contrastes surprenants. La Pininfarina Ferrari Sergio est un bon exemple de voitures qui demande un examen poussé de ses lignes, et une bonne compréhension du pourquoi du comment de son apparence. Beaucoup de journalistes et de critiques du design l’ont trouvée beaucoup trop sage à leur goût ; « le choc et la stupeur » semblant être la mode du moment – probablement éphémère – en matière de voitures de sport.

Ci-dessus : le concept-car Pininfarina Sergio.

Il faut bien comprendre que Pininfarina ne va assembler que six exemplaires de la Sergio, et que, par le plus grand des hasards, leurs six commanditaires ne se trouvent non seulement dans six pays différents, mais également dans autant de continents. Le principal challenge de Pininfarina, et de son responsable du design, Fabio Filippini, en particulier, fut dont de faire en sorte que chaque voiture respecte des normes d’homologation locales très différentes sans en compromettre le design. Même le pare-brise d’origine de la Ferrari 458 dût être conservé. Malgré cela, toutes les lignes de sa carrosserie sont parfaitement contrôlées ; à mes yeux elles sont parfaites. En tant que développement de production d’un concept-car, ce modèle représente une opportunité de revenir à ce que Fabio voit comme les racines de Pininfarina : la production en « serie limitata » de modèles spéciaux – voici ce qui l’excite le plus dans ce projet.

Ci-dessus : Ferrari Sergio.

La nouvelle Ferrari 488 GTB fut présentée aussi bien en rouge qu’en gris métallisé ; et le contraste entre ces deux voitures fut très intéressant : la rouge semblant plate avec des surfaces difficiles à déchiffrer, alors que la grise semblait vivante. Les journalistes ont expliqué qu’à cause de la suralimentation Ferrari a été forcé d’ajouter plus de prises d’air sur la voiture ; peut-être, mais ceci a été bien exécuté.

Toyota présenta également une paire d’Aygo contrastées (ci-dessus), une blanche avec des finitions noires, et une noire noir avec des finitions blanches. Dans un cas cela fonctionne beaucoup moins bien que dans l’autre. Devinez lequel ?

Ci-dessus, à gauche : Bentley Speed 6 Blue Train, carrosserie par Gurney Nutting ; à droite : Bentley EXP 10 Speed 6.

Bentley présenta l’une des meilleures voitures de salon que j’ai vue à Genève cette année, l’EXP10 Speed 6. En plus de son design, c’est son niveau de finition qui attira l’attention des visiteurs. Une superbe voiture, avec une teinte remarquable et des proportions élégantes ; le responsable du design de la marque, Luc Donckerwolke, était pleinement conscient de la responsabilité de superviser le design de la plus sportive Bentley introduite par l’entreprise dans l’ère Volkswagen. « Tout le monde va observer la voiture pour vérifier si elle correspond à leur idée de ce qu’une Bentley sportive devrait être, ma grande responsabilité était de ne pas les décevoir » a t-il dit.

Je pense que sa calandre est un peu trop grande et que les plis de tôle sont trop larges, et peut-être que les phares ont besoin de quelques ajustements. Le problème pour Luc est que tous les clients potentiels l’ont adorée, et que le département marketing risque de lui dire « ne touchez à rien, elle se vendra telle qu’elle », alors le moindre ajustement va être très difficile à réaliser.

Ci-dessus : Aston Martin Vantage GT3.

Est-ce que le Salon de Genève a été injuste avec Aston Martin, ou est-ce qu’Aston Martin a été injuste avec Genève ? Quatre voitures ont été présentées sur le stand, et aucune d’entre-elles ne peut être conduite sur la route ! La Vantage GT3, à l’aspect viril est, réservée aux circuits ; des graphismes faibles mais une bonne posture et des pièces aérodynamiques sérieuses ; les grilles d’extraction d’air du capot sont intéressantes et bien exécutées ; mais quelle idée de la restreindre au circuit ?

Ci-dessus : Lagonda Taraf.

Cachée à l’arrière du stand dans une pièce étroite, on trouvait la Lagonda. Il était impossible de juger de ses formes dans cet espace confiné, mais les photos sur internet révèlent des proportions étranges en vue de profil.

Aston-Martin-Vulcan

Ci-dessus : Aston Martin Vulcan.

Sur le stand se trouvait également la nouvelle Vulcan, une autre voiture « réservée aux circuits ». La Vulcan est dominée par un énorme aileron arrière débordant au delà de sa proue, lui donnant un air plutôt étrange. Sa teinte vert clair métallisée est intéressante, mais elle est appliquée sur un volume mal maîtrisé avec quelques désagréables changements de surfaces.

Aston-Martin-DBX

Ci-dessus : Aston Martin DBX.

En parlant de couleur, celle de la DBX (la proposition d’Aston pour un « soft-roader ») est assez critiquable. Bien qu’étant très brillante, sa peinture semble terne et plate, et il était impossible de définir précisément sa couleur. Les arches de toit de la DBX sont usinées dans deux énormes pièces d’aluminium et semblent rudimentaires et lourdes. J’ai entendu un représentant Aston Martin sur le stand s’enthousiasmer pour ces éléments, expliquant que leurs finitions évoquait la vérité de la matière et l’honnêteté de leur procédé de fabrication. Ma foi, elles étaient visiblement en aluminium, c’est vrai, et elles ont clairement été usinées, vu le nombre de marques de fraisage qui parsemaient sa surface ; un bon exemple d’usinage pensé non pas par des designers obsédés par l’état de surface, mais par des ingénieurs. Ajoutez ça la grâce d’une Camaro perchée sur des jantes de 32 pouces – en tout cas les roues les plus tarabiscotées du salon – et vous obtiendrez une voiture qui faisait plutôt de la peine à voir.

Ci-dessus : Audi R8 2007 (à gauche) et 2015 (à droite) : du design au stylisme.

Audi m’a aidé dans ma continuelle réflexion sur la différence entre le style et le design (nous y reviendrons bientôt) en présentant sa nouvelle R8. Enfin, sur le stand Ford se trouvait un exemplaire du premier projet sur lequel j’ai travaillé, lorsque j’étais un jeune designer au studio de Dunton : l’Escort Mexico. Les passages de roue légèrement évasés, les petits pare-chocs de coin et la fine ligne noire adhésive courant sur le côté sont ma seule contribution à ce modèle, mais j’ai toujours adoré le résultat !

Ford-Escort-Mexico