LES IMPERIAL DUNES EN BENTLEY BENTAYGA

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Affronter les dunes du sud de la Californie au volant du SUV Bentley était en soit un sacré défi. C’était sans compter sur la rencontre de l’incroyable sous-culture automobile locale.

« Mec, c’est dangereux là, wow, c’est vraiment dangereux ». James n’est pas rassuré, alors que nous fonçons vers le sommet d’une petite crête, sans avoir la moindre idée de ce qui se trame derrière. Nous suivons les centaines de traces de pneus de véhicules qui sont déjà passées par là, transformant ce coin de désert en véritable autoroute, mais une question reste en suspend : ne sommes-nous pas à contresens ? James se tortille dans le confortable fauteuil passager de la Bentayga. Il ne fait pas semblant de ne pas être rassuré. « Mais non, s’il y avait quelqu’un en face, on le verrait déjà » Hum. Peut-être.

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Ôtez moi d’un doute, y a-t-il un code de la route dans le désert ?

Que faisons-nous là, au milieu des dunes de sable avec le dernier SUV Bentley, le 4×4 le plus cher du marché ? Et où sommes-nous, d’abord ?

Là, ce sont les Imperial Dunes, une vaste bande de sable également appelée Algodones Dunes, ou encore Dunes de Glamis, longue d’environ 72 km et large de 10 km, situées dans le coin sud-est de la Californie, en plein désert du Sonora, et filant jusqu’à la frontière mexicaine. De l’autre côté, après Calexico et Yuma, ce sont les terres de la célèbre Baja 1000…

Sur la carte, Palm Springs ne semble pas très éloignée, mais par la route il faut tout de même compter deux heures, alors on préfère prendre l’hélicoptère. Du ciel, le paysage change à vitesse grand V. Les piscines et les terrains de golf de la cité-oasis de Frank Sinatra défilent par le hublot, les petites maisons en kit remplacent progressivement les villas des « gray & gays » en villégiature, puis c’est le quadrillage des cultures de la vallée de Coachella : ici pousse 95 % de la production de dattes des USA. Au loin, on aperçoit la pelouse qui accueille le célèbre festival de musique. Puis voici les rivages désolés de la Salton Sea, ce grand lac crée accidentellement par l’homme en 1905, et en train de mourir aujourd’hui, à cause de l’irrigation qui accroît son taux de salinité. Les installations balnéaires que l’on survole ne sont plus que des ruines entourées par le désert. Enfin les dunes, après une grosse demi-heure de vol et Glamis. Et un petit air de déjà vu : c’est ce lieu qui a servi de décors à la planète Tatooine dans les différents épisodes de la Guerre des Étoiles.

Vu d’en haut : les faubourgs de Palm Springs, les cultures et, enfin, l’arrivée à Glamis.

Du ciel, l’endroit apparaît intrigant : d’un côté de la route, un immense parking sert de gardiennage à des centaines de mobil-homes, de l’autre des bicoques où, visiblement, on peut louer tout types de buggies. Et partout, jusqu’à l’horizon, du sable. Notre Bentley Bentayga nous attend sur l’héliport. Nous prenons la route principale à – très – vive allure, plein ouest, en coupant à travers les dunes. Étrange impression d’être plus proche du Maroc que des Etats-Unis. À 200 km/h, le paysage avance aussi vite qu’en hélicoptère. On bifurque sur l’étroite Gecko Road, qui s’enfonce plein sud dans le désert, cette fois sans dépasser les 30 mph : quelques centaines de mètres plus loin, une station de rangers nous attend, accompagnée d’un radar laser pointé dans notre direction. Pourquoi contrôler la vitesse ici ? Parce que nous venons d’entrer en enfer, un enfer mécanique.

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Dans le sable, mieux vaut être relax avec la direction.

Mais avant de nous intéresser aux mœurs des autochtones, une mission nous attend : savoir ce que vaut le Bentayga sur ce terrain. Pour seul équipement pour affronter le sable, notre SUV est équipé d’un petit fanion planté sur un long mat (obligatoire ici pour être vu derrière les dunes) et des pneus légèrement dégonflés. Et ça suffira bien comme ça.

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Se laisser glisser : ça descend tout seul.

La conduite sur sable à ses spécificités ; les Anglais parlent de surfer les dunes, et c’est assez représentatif. En résumé, il faut ici écraser l’accélérateur et confier son destin aux 608 ch du V12 bi-turbo. Et laisser le gros 4×4 s’élancer à sa guise dans une immense gerbe de poussière, et lui lâcher la bride au niveau de la direction : lui donner un cap en maniant en douceur le volant, sans essayer de corriger trop brutalement, sous peine d’amplifier le mouvement et de perdre totalement le cap sans pouvoir le reprendre. Le tout donne une formidable glissade, sensation de faire du snowboard avec une planche de 2 tonnes. Arrivé au sommet de la dune, relâcher un peu les gaz, et contrebraquer pour se mettre dans le sens de la descente (tenter de passer de l’autre côté de la dune sans reconnaissance est, au mieux, suicidaire), et laisser le mastodonte dévaler la pente. Facile et jouissif, à condition de ne pas trop regarder descendre la jauge du carburant.

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Les autochtones débarquent. L’air de rien, ce sand-rail dispose de plus de 1 000 ch.

Aucun véhicule de route n’ose s’aventurer dans les Imperial Dunes, et notre petit manège a évidemment attiré l’attention des autochtones. Devant la grande saharienne climatisée qui nous sert de camp de base, les premiers sand-rails passent en trombe, histoire de bien marquer leur territoire. Ces curieuses araignées des sables n’ont plus grand-chose à voir avec les gentils Dune Buggie Manx, tel celui que conduisait Steve McQueen dans l’Affaire Thomas Crown. Ces longs véhicules à châssis cage tubulaire et à 4 places (généralement), haut perchés sur des roulettes curieusement petites, sont motorisés dans leurs versions les plus extrêmes par des V8 small-block LS7 de Corvette, généreusement préparés. En version bi-turbo, on parle ici de puissances comprises entre 1 000 et 1 200 ch…

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Une objection ? Est-ce le moment de la formuler ?

Deux d’entre eux s’arrêtent justement au pied de notre tente, accompagnés d’un quad Polaris, tout aussi méchamment préparé pour les dunes. C’est un violent vent d’americana qui s’engouffre dans notre campement, jusque-là guindé comme une partie de chasse dans les Midlands. L’autochtone amateur de sable pourrait jouer dans n’importe quel groupe de punk-garage californien : musculature gonflée aux protéines, teint halé, t-shirt pro-second-amendement, et en option : barbe, tatouages et piercings. Il se déplace également en famille : madame est uniformément blonde et visiblement siliconée (les étroits maillots de corps ne laissent que peu de place au doute), et la progéniture nombreuse. « J’ai voulu faire un wheelie en passant devant vous, mais avec les enfants à bord, je ne pouvais pas… » lâche un vrai-faux gros dur.

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« J’ai voulu faire un wheelie en passant devant vous, mais avec les enfants à bord, je ne pouvais pas… »

Les sand-rails sont allègrement décorés à l’aérographe, et portent haut d’immenses drapeaux, tout aussi folkloriques : bannière étoilée (le plus banal), étendard de la California Republic, messages pro-armes, ou couleurs confédérées pour quelques abrutis… Le tout sur d’immenses mats éclairées par des LED surpuissantes la nuit. Nos fanions sont bien ridicules tout à coup ; mais pas nos Bentley : au pied de la grande dune qui jouxte le campement, les hommes des sables ont la mâchoire qui se décroche en voyant les Bentayga monter en haut de la colline haute comme un petit immeuble sans sourciller. Puis frémissent en voyant l’angle pris par les SUV au moment de basculer vers la descente. La puissance ne les impressionne pas vraiment, la technologie si. « Quatre roues motrices permanentes » lance le plus perspicace de la bande. « Yeah » répond la cantonade.

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Intercom obligatoire, masque sur les yeux conseillé. Notez les pneus avant, simplement rainurés.

À l’américaine, la discussion s’engage rapidement, dans la bonne humeur, et sans préjugés. J’apprends que la pratique du sand-rail est un véritable mode de vie pour ces passionnés qui y consacrent l’intégralité de leur temps libre. Il faut avouer que l’investissement est conséquent : le prix du bolide peut dépasser à lui seul les 100 000 $. Alors pas question de s’en servir qu’un week-end de temps en temps : à chaque vacance, se sont des nuées de mobil-homes qui viennent s’installer dans le désert, dans des grands campements circulaires comme au temps des pionniers, pour plusieurs semaines d’orgie mécanique.

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« Plus de 230 000 $ ? Aïe, je voulais que mon mec m’achète un 4×4 Mercedes, mais là ça va faire beaucoup ».

Une autre paire de sand-rails vient nous rejoindre : c’est un couple qui arrive, et chacun conduit son bolide. Tout rose pour madame, qui porte fièrement le t-shirt des « Ladies of Glamis ». Elle jette un coup d’œil impressionné à l’intérieur du Bentayga. Combien ? Plus de 230 000 $ ? « Aïe, je voulais que mon mec m’achète un 4×4 Mercedes, mais là ça va faire beaucoup ».

Notre journée d’essai est officiellement terminée, mais l’endroit semble trop incroyable pour se contenter de cette brève incursion. Je prétexte un reportage photo pour réquisitionner James et le Bentayga un peu plus longtemps. Où va-t-on alors ? Au loin dans les dunes, à l’improviste ? Un peu risqué sans cartes, alors que le crépuscule s’approche. Et si on suivait les traces des sand-rails ?

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Avec 608 ch, le Bentayga est un petit bras face aux sand-rails. Essayer de les suivre dans les saignées ? Bon courage. Notez les mats des drapeaux, lumineux.

C’est ainsi qu’on se retrouve sur une véritable autoroute, ou plutôt une « autopiste » de centaines de traces parallèles, menant… Menant où, au juste ? Pour l’instant, nous sommes bien seuls, ça doit être l’heure de la soupe, mais comment savoir si nous ne sommes pas à contre-sens ? Y a-t-il un code de la route dans le désert ? Un buggy peut-il venir nous couper la trajectoire ? Et qui y a-t-il derrière ce monticule de sable ? James se crispe, j’accélère. Et merde, s’il y avait un sand-rail à contre-sens, on verrait déjà un drapeau fendre l’air.

Des lumières : les bolides des sables ont commencé à allumer leurs rampes de phares à LED qui vont leur permettre de rouler tard dans la nuit. Un sand-rail passe en trombe dans le vrombissement de son V8, à contre-sens à notre gauche, quelques-uns à droite. Plus loin, un autre se dirige dans la même direction que nous : visiblement, il n’y a pas de règles, mais tout le monde se tient à bonne distance de sécurité.

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Mais sur le plat, le long de la Gecko Road, on peut toujours essayer, pour le spectacle.

D’ailleurs à quelle vitesse peut-on rouler ici ? À 50 km/h, on cruise sympathiquement, 60 cela commence à trépider, 70, 80 pourquoi ralentir ? L’afficheur tête haute dépasse les 60 mph : 100 km/h. James me suggère de ne pas continuer sur mon élan et il n’a pas tort, les pneus ne vont pas tenir longtemps à ce rythme, et les bosses de la piste commencent à sérieusement faire valser les suspensions – une plaque du carénage des soubassements se fait d’ailleurs la malle. Cela nous suffit à déposer le sand-rail que l’on suivait, et qui ne devait pas s’attendre à ça. Les traces se sont approchées de la Gecko Road qui s’étire parallèlement à une centaine de mètres de nous, bordée de mobile-home, devant lesquels sont arrêtés d’autres buggies.

J’entends d’ici le son feutré des canettes de bière tombant des mains des amateurs venus observer l’évolution des bolides, devant leurs camping-cars géants. Certes, les Chevy Silverado et autres Ford F150 sont légion, mais aucun ne s’aventure à plus de quelques mètres de la route ; nous fonçons en plein milieu du bac à sable, avec des prototypes construit uniquement dans ce but.

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Bolide impressionnant, mais propriétaires timides.

Alors, crânement, quand j’atteins le premier campement d’importance, je ne rejoins par la route, mais je tourne autour du cercle de mobil-homes en projetant des gerbes de sables en l’air. Pas besoin de parler : les regards mi-interloqués, mi-amusés, disent qu’on ne voit pas pareil spectacle tous les jours. Nous continuons notre chemin, et un quart d’heure plus tard, un autre campement apparaît dans le désert. Visiblement, la route goudronnée s’arrête ici, mais les lumières d’autres camps luisent plus loin à l’horizon. Ici, nous découvrons que tous les amateurs de sand-rails ne sont pas que des jeunes têtes brûlées au sourire ultra-bright.

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C’est ici la course du soir ?

Là, deux amis barbus à la dentition douteuse bricolent une magnifique machine orange, mais refusent timidement de poser devant l’objectif de James. Plus loin, deux couples grisonnants (et un peu adipeux) attendent avec impatience de partir à l’assaut des dunes, en rigolant grassement, alors qu’un de leur comparse avale bière sur bière en vociférant des blagues que l’on ne comprend pas trop. Ambiance, ambiance. White trash ? Oui. Mais impossible de ne pas trouver toute cette communauté très attachante.

Nous repartons dans l’autre sens, alléchés par la promesse d’une course de drag dans les dunes à la tombée de la nuit. Pris au jeu, je reprends mes bêtises, et défie à l’accélération un sand-rail qui s’apprête à nous dépasser. Je repasse devant à 100 km/h, sans doute aidé par l’effet de surprise, avant qu’il ne me redépose et que, prudemment, je ralentisse de nouveau.

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Ambiance décontractée à la lisière du désert, plus on s’enfonce dans les dunes, et plus les amateurs virent White Trash.

Là, des dizaines de buggies alignés devant une large zone plate : ça doit être la piste. On interroge les spectateurs, installés dans leur machine. « Non, pas de course ce soir, on s’est juste posés là pour observer le spectacle ». En effet, dans notre dos, la circulation des bolides est incessante, et alors que la luminosité décroît, les LED surpuissantes qui équipent chacun des sand-rails créent un fascinant son et lumière. Nous découvrons un groupe d’amateurs encore différent : leurs machines, avec décoration d’usine et moteur « simplement » atmosphérique de 800 ch, sont plus sages, tout comme le sont leurs drapeaux. Des gens normaux, tout simplement, venu passer du bon temps.

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Bolide de retraité. À droite, et à gauche.

La CB grésille. Au camp de base, un Bentayga ne démarre plus. Pas surprenant après trois semaines passées à manger de la dune aux mains d’imbéciles de journalistes comme moi… Tout irait bien, si la corde de traction n’était pas rangée dans notre coffre. Fin de la récréation, et retour à la réalité, nous repartons en traçant une dernière et immense virgule dans le sable, au son du V12, devant notre ultime public. On regonfle les pneus, refait le plein, et je retourne à Palm Springs par la route, entre les camions, la tête plein d’images bizarres. La prochaine fois que vous regardez Star Wars, rappelez vous en : les dunes de Tatooine sont bien peuplées d’étranges créatures pilotant des vaisseaux improbables…

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Il est temps de rentrer, par la Gecko Road. Pas trop vite : entre les mobil-homes, les enfants courent…