POURQUOI PINIFARINA A PERDU LA BATAILLE DES CONCEPT-CARS DE GENEVE (ET COMMENT OPEL L’A EMPORTÉE)

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À Genève les médias n’avaient d’yeux que pour l’Opel Concept GT. Et la Pininfarina H2 Speed alors ?

Le dernier salon de Genève était comme chaque année, riche en spectaculaires concept-cars. Depuis que le salon de Turin a disparu des écrans radars, c’est le rendez-vous annuel des carrossiers et des maisons de style italiennes encore existantes, mais aussi le salon ou les constructeurs de supercars présentent traditionnellement leurs voitures les plus extrêmes. De quoi s’en mettre plein les yeux.

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Pininfarina H2 Speed

Pininfarina présentait une excitante hypercar de course à moteur à hydrogène et aux lignes fuselées par le vent. Sa décoration sobre, mais particulièrement impactante, rendait hommage à un de ses concept-cars des années 60, la Sigma. Best of show ? Probablement, pourtant de nombreux médias, nous y compris, avons donné ce convoité titre à un constructeur généraliste allemand. À Genève, le public n’avait d’yeux que pour l’Opel Concept GT.

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Opel Concept GT

J’ai entendu des designers chanter les louanges de la Pininfarina, et d’autres traiter l’Opel de « projet d’étudiant mal proportionné », « représentatif des dérives de l’industrie ». C’est l’éternelle querelle du design contre le style qui se joue là. L’Opel est aguicheuse en diable, mais sous son allure tapageuse, difficile de donner tort à ceux qui affirment qu’elle ne sert pas à grand-chose.

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Le style : love at the first sight. Ou pas. (Opel Experimental GT ’65)

Le style est une affaire de coup de cœur instantané. On aime l’Opel, ou on ne l’aime pas, et ce verdict se fait au premier regard. Elle est l’équivalent automobile de ces jeunes femmes exploitées par les sites de streaming de vidéos X. Sous des tonnes de maquillages, des girls next door cabossées du Nebraska deviennent des aimants à branlettes adolescentes. La vieille dame de Rüsselheim a tenté le coup, le temps d’un salon. Elle a fait oublier ses claudiquantes Corsa et boiteuses Adam d’un coup de gloss fluo et d’eyeliner argenté. Nous nous sommes tous tapé la sègue en la reluquant, puis l’oublierons en zappant sur le premier concept-car racoleur venu.

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Le design n’est pas forcément séduisant, au premier abord (Pininfarina Metrocubo ’99)

A contrario, la Pininfarina H2 Speed est un objet de design. Il apporte, par la forme, la solution à un problème donné. Pour l’apprécier à sa juste valeur, il faut d’abord bien appréhender les données dudit problème, et analyser la réponse proposée. Et si 2+2 font 4, alors c’est que les designers ont fait du bon boulot.

La question n’est donc pas de savoir si la H2 Speed est belle ou moche (elle peut l’être alternativement selon les angles), mais de comprendre sa raison d’être. Et c’est là que Pininfarina est, à mon sens, allé à la faute.

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Pininfarina H2 Speed et Sigma Grand Prix : visuellement, ça colle.

Analysons cette voiture comme le ferait n’importe quel visiteur confronté à elle, au détour d’une allée du salon de Genève. C’est visiblement une hypercar, qui visiblement s’inspire de la compétition. Ses couleurs rendent visiblement hommage à la Pininfarina Sigma Grand Prix, également présente sur le stand. Et débrouillez-vous avec ça.

Nous savons que la Sigma est une voiture commanditée par le magazine suisse La Revue Automobile pour chercher une solution au principal problème de la F1 à la fin des années 1960 : l’hécatombe qui décimait les pilotes de la discipline. C’est une monoplace qui préfigure les systèmes de sécurité qui seront adoptés bien plus tard – jusqu’à un dispositif de rétention du casque qui préfigurait le HANS, avec plus de 30 ans d’avance.

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La H2 Speed semble, de ce que j’en comprends, répondre aux problématiques, plus complexes, qui touchent le sport automobile aujourd’hui : son décalage avec les réalités environnementales, le manque de glamour des voitures eco-friendly, la possibilité d’une compétition non polluante. C’est donc une voiture à hydrogène, équipée d’un groupe motopropulseur bien réel, développé par la société suisse GreenGT. C’est une voiture de course de notre époque.

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Le teaser envoyé par Pininfarina avant le salon de Genève. La référence à la Sigma Grand Prix est évidente, pas le reste.

Alors pourquoi les journalistes et le public l’ont-elle laissée de côté ? Parce que si Pininfarina est toujours une maison experte lorsqu’il s’agit de répondre aux problématiques automobiles, il semblerait qu’elle ne comprenne pas notre époque. Nous vivons dans l’ère de la communication à outrance, du storytelling permanent. Les nouveaux outils de communication nous bombardent du soir au matin d’informations. Si vous ne vous démarquez pas de ce flux permanent, vous n’existez pas. Vidéos, tutoriels, infographies, datas, nous avons plus que jamais une soif insatiable de ces informations, à conditions qu’elles nous soient servies d’une façon non-conventionnelle, si ce n’est ludique.

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Les installations disséminées “hors les murs” dans les rues de Milan, lors du salon du meuble, sont le nouveau terrain de présentation du travail des designers automobile. Ici, une partie de l’exposition Lexus en 2015.

Qui se soucie encore d’une voiture présentée sur un salon automobile ? Bientôt plus personne. Le CES de Las Vegas devient la messe de la techno automobile, au détriment du Salon de Detroit, les créations de designers se dévoilent maintenant à Milan, lors du salon du meuble, au détour d’installation éphémères commanditées par les constructeurs. Ford a annoncé faire l’impasse sur le prochain salon de Paris, à la faveur d’événements itinérants dans les grandes villes françaises ; un autre constructeur m’a laissé entendre qu’il serait prêt à ne pas y montrer sa gamme, mais plutôt une installation mettant en valeur sa marque… Ce n’est qu’un début, le monde de la communication automobile s’adapte à nos nouvelles habitudes disruptives de consommation de l’information.

19 000 vues en 3 semaines, contre 18 000 vues en 6 jours pour la vidéo du concept car de l’horloger Bell&Ross

La H2 Speed est une voiture extrêmement complexe, du point de vue de la forme, de la technologie, et même de l’histoire qu’elle raconte. Comment Pininfarina nous l’a racontée ? Une photo teaser avant le salon, quelques photos en compagnie de la Sigma, et une vidéo qui n’explique rien, ne montrant que des vues 3D animées du concept sur une musique pompeuse. Et débrouillez-vous avec ça.

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Extrait de la page web de l’Opel GT. Simple et concis.

Il y a de très nombreuses façons d’expliquer un projet de design, et de le rendre passionnant. Opel l’a bien compris avec la page Internet de son Concept GT, qui présente très simplement une foule de petites informations faciles à picorer comme autant de cornichons dans un pot de pickles. Son histoire est simple, celle de la H2 Speed est complexe. Pininfarina l’explique sur une page aussi rébarbative qu’un chapitre de l’Encyclopédie Universalis. Expliquer les principes du design d’une voiture avec un pavé de texte indigeste : dans quelle époque vivent les gens qui s’occupent de la communication de cette entreprise ?

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Voici comment Pininfarina explique le design de la H2 Speed sur Internet. Boring.

Qu’on ne me dise pas que c’est une question de moyens que Pininfarina n’a pas. Faire des vidéos, des animations, des sites web est couteux, certes, mais un simple croquis aurait suffit. Et Pininfarina est riche en designers capables de faire ce croquis. Le meilleur exemple de la puissance de cet outil sont les dessins réalisés par Roberto Giolito pour expliquer son Multipla.

Il suffit d’observer quelques croquis de Robert Giolito pour percevoir le génie de la Fiat Multipla. Un bon design doit pouvoir être expliqué simplement.

Pininfarina a perdu la bataille de Genève parce que la vénérable maison n’a pas su raconter l’histoire de sa voiture. Et c’est dommage, car la H2 Speed est fascinante, lorsqu’on prend la peine de s’intéresser à elle, en montrant par exemple qu’un dessin simple peut provoquer de l’émotion, sans passer par une avalanche d’effets de style. Un travail impressionnant a été gâché par des économies de com’ de bout de chandelle, parce que ces gens n’ont pas compris que le public veut aujourd’hui s’informer en se divertissant, sans faire d’effort. Je suis d’ailleurs surpris que vous soyez arrivé jusqu’à ce paragraphe de ce texte bien trop long. Je vais tenter de résumer tout cela en 140 signes. Ou sous la forme d’une BD amusante.

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